Au fil de ses trente-trois ans d’existence, notre revue s’est penchée à plusieurs reprises sur la traduction théâtrale, sur ses enjeux et l’évolution de sa pratique. Dès le numéro 9, à l’automne 1978, Paul Lefebvre s’intéressait à l’adaptation théâtrale au Québec, qui fut en quelque sorte le premier réflexe d’appropriation d’œuvres d’ailleurs par nos dramaturges, poètes et traducteurs ; Michel Garneau y mentionnait déjà le terme « tradaptation » qu’il a inventé et qui subsiste. Dix ans plus tard, dans Jeu 48, un dossier consacré à Shakespeare, « Échos shakespeariens », annonçait, sous la plume de Sherry Simon, de nouveaux sentiers pour la traduction : « Il semblerait bien que l’époque est révolue où la traduction ne servait qu’à une seule fin, celle d’enrichir le langage identitaire. Les fonctions et les visées de la traduction iront se multipliant, donnant lieu à des rencontres langagières inédites. » Il n’aura pas fallu plus de deux ans pour qu’un consistant dossier intitulé « Traduction théâtrale » explore dans Jeu 56 les questions de niveaux de langue et le statut particulier du québécois comme langue de traduction, y compris lorsqu’il s’agit de le faire circuler dans l’espace francophone ; à nouveau, l’intraduisible Shakespeare suscita plusieurs témoignages de traducteurs tels Jean-Louis Roux, Michelle Allen et… Michel Garneau. Si on y revint à l’occasion, comme en 1994 lorsqu’on publia dans Jeu 70 un entretien de Solange Lévesque avec le traducteur de la Locandiera, Marco Micone, le temps était sans doute venu de faire à nouveau le point sur la traduction théâtrale chez nous.

Car, comme il en va des textes traduits dont la durée de vie est tributaire du contexte socioculturel de l’époque et de la société qui les ont vu naître, la pratique de la traduction change, se transforme en fonction des attentes du public, des producteurs et des metteurs en scène, du système théâtral en place et, peut-être un peu aussi, de la compétence grandissante de nos traducteurs et traductrices. Au Québec, le Centre des auteurs dramatiques (CEAD) est sans contredit le principal agent de promotion et de diffusion du théâtre en traduction, celui des auteurs québécois et franco-canadiens comme celui des auteurs d’ailleurs traduits pour le public d’ici, grâce à de nombreuses initiatives (résidences, séminaires, échanges internationaux) depuis maintenant vingt-cinq ans, dont un survol signé Alexandre Cadieux rend compte en ouverture de ce dossier. La tenue à Montréal, en septembre 2009, du 4e Séminaire international de traduction du CEAD a été l’occasion de prendre le pouls de la profession de traducteur ; j’y ai assisté à trois discussions captivantes réunissant des traducteurs d’horizons divers, dont le navrant constat a mis en lumière un manque flagrant de reconnaissance du statut professionnel de ceux-ci. Coanimateur de l’événement, le Français Laurent Muhleisen, directeur artistique de la Maison Antoine Vitez – Centre international de la traduction théâtrale (Montpellier), nous a fait part, dans un entretien qu’il a accordé à Alexandre Cadieux, des nombreux efforts fournis en Europe pour briser l’isolement des traducteurs, des exemples qui pourraient bien inspirer nos praticiens.

Comme toujours dans Jeu, nous avons voulu donner une large place à la parole de ces praticiens, soit par le relais de ces échanges du séminaire, soit dans des entretiens (Marie-Christiane Hellot rencontrant Michel Garneau, Christian Saint-Pierre interrogeant Paul Lefebvre), soit encore par des témoignages personnels très évocateurs qu’ont accepté d’écrire la traductrice Maryse Warda et les auteurs-traducteurs René Gingras et Gilbert Turp. D’autres, professeurs, critiques, penseurs se sont attachés à décrire et à analyser la relation de certains traducteurs, qui sont aussi auteurs, avec les processus de traduction, et l’accès ou non du public aux œuvres en traduction. C’est ainsi que Roxane Martin évoque le cheminement créateur de Normand Chaurette dans ses différentes phases de traduction d’œuvres de Shakespeare, alors que Marie-Christiane Hellot s’intéresse au phénomène de la tradaptation du même géant du théâtre « quand traduire, c’est adapter Shakespeare ». Quant à Louise H. Forsyth, elle relate pour nous les étapes de constitution des trois tomes de son anthologie de pièces de femmes québécoises en traduction anglaise, dont les deux premiers ont paru au Canada en 2006 et 2008, et qui mettent en lumière un corpus qu’elle juge occulté par l’institution théâtrale et critique. Enfin, Johanne Bénard, prenant le contre-pied du sujet de notre dossier, s’interroge sur « le théâtre en v.o. » (pour version originale), c’est-à-dire ces spectacles que l’on nous présente à l’occasion, lors de festivals internationaux par exemple, dans une langue étrangère, avec ou sans traduction en surtitres : la langue comme cinquième mur ne nous amène-t-elle pas à redéfinir notre rapport au théâtre ? Et notre rapport à l’autre, puisque, en définitive, quand on parle traduction, c’est bien de cela qu’il s’agit : comment accueillir l’autre, l’étranger, et comment faire en sorte d’être accueilli par l’autre ?

Également dans ce numéro

Dans un éditorial bien senti, notre rédacteur en chef, Michel Vaïs, pose quelques questions brûlantes sur les véritables lieux de la création québécoise, au moment où le Théâtre d’Aujourd’hui semble s’éloigner de sa mission première. Et, une fois n’est pas coutume, en marge de notre dossier sur la traduction, Jeu publie, pour la première fois de son histoire, un texte en anglais, une Carte blanche offerte au comédien polémiste Tony Nardi, dont Michel Vaïs explique le contexte. Le même Vaïs ramène de son dernier voyage en Italie le compte rendu d’un festival hors norme, Teatro a Corte, du théâtre de cour… Une étudiante en théâtre, Marie-Claude Garceau, relate pour sa part son expérience théâtrale au Pérou. Et vous pourrez lire, comme toujours, des critiques et comptes rendus de spectacles et de festivals, soit les éditions 2009 du Festival TransAmériques et du Carrefour international de théâtre de Québec, ainsi qu’un entretien avec la directrice de ce dernier, Marie Gignac, signé Alexandre Cadieux.

Bonne lecture et bonne année théâtrale 2010 !

 

Raymond Bertin

À propos de

Journaliste depuis une vingtaine d'années, il est membre de la rédaction de JEU depuis 2005 et rédacteur en chef depuis 2017.

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