Le théâtre est par essence lieu de rassemblement : pour que sa magie opère, il demande au moins deux personnes. La plupart du temps, ce qu’il est convenu d’appeler le quatrième mur demeure intact, l’échange entre l’acteur et le spectateur reste à sens unique et ne devient pas le terreau fertile dans lequel ils pourraient semer ensemble le germe d’un projet commun qui fleurirait hors des lieux de la représentation. De fait, le plus souvent, à la fin de la représentation, chacun rentre chez soi. Mais parfois, une brèche fend cette paroi invisible et, des deux côtés, l’on s’éveille, se souvient que la fête est illusoire, car, en parallèle, le monde réel continue de tourner, le temps et l’Histoire poursuivent leur course. La brèche met la fête à distance et rappelle aux uns comme aux autres qu’ils participent tous du même engagement, celui de la vie en société. Ils sont tous des hommes et des femmes politiques confrontés à leur rapport à autrui et à leur environnement. Plus que n’importe quelle forme d’art, le théâtre concerne des êtres vivants !

Voilà une vision idéaliste – brechtienne sur les bords, un poil aristotélicienne, peut-être – de la communion dramatique. Comment la mettre de l’avant sans faire œuvre de propagande, sans que l’affiche devienne porte-étendard ou que le personnage disparaisse momentanément au profit du politicien convaincu et mette ainsi, comme le suggérait Sartre, le spectateur « hors jeu » ? Je m’interroge. De quelle nature devraient être les relations qu’entretient le théâtre avec les questions de société ? Aussi, comment devrait se définir l’engagement dans le milieu des arts de la scène ? Le théâtre est-il un projet citoyen ? Peut-il changer le monde ? Ce qu’on nomme « théâtre engagé » sert-il davantage les artisans que les spectateurs ? L’artiste a-t-il une responsabilité envers sa communauté ? Ce sont là quelques-unes des questions que je souhaitais aborder dans ce dossier.

Plus de dix ans après la publication du dossier « Engagement nouvelle vague » (Jeu 94), qui se penchait sur le théâtre engagé de la jeune scène, Jeu propose donc de repenser l’état des lieux en ouvrant la réflexion à l’histoire, aux générations et aux pratiques. Qu’est-ce que « jouer dans la cité » aujourd’hui ? Qu’est-ce que créer pour la scène tout en tenant compte du bien-être de ses concitoyens ? Des questions vieilles comme le genre, mais auxquelles on peine encore à trouver des réponses affirmées. À preuve, les positions polarisées et les hésitations entre esthétique et engagement qu’ont révélées les participants – Sylvain Bélanger, Michel Lemieux, Lorraine Pintal et Annabel Soutar – à la 50e Entrée libre de Jeu animée par Michel Vaïs. Mais rares sont ceux, tout de même, qui remettront ouvertement en cause la bonne foi d’un théâtre mené par des préoccupations politiques. C’est pourtant le cas d’Étienne Lepage, seule voix discordante du dossier, dont Philippe Couture nous rapporte les propos. Devant ces indécisions, je me suis moi-même laissé emporter par le débat.

Qu’en est-il sur la scène ? Qu’est devenu ce théâtre porteur d’idéaux en vogue dans les années 70 ? À ce sujet, Michel Vaïs raconte une expérience troublante vécue en Slovénie et inspirée du célèbre Manifeste de Marx et Engels. Philippe Couture analyse de son côté le traitement de la question nationale par deux productions issues de la génération X. À la fois défaitiste et pleine d’espoir, leur vision n’est pas cynique pour autant. Ce mot qu’on emploie à tort et à travers pour qualifier le rapport à la démocratie des citoyens ordinaires est-il véritablement la norme ? L’historien Robert Aird enquête chez les humoristes québécois du siècle dernier et constate que le cynisme n’est peut-être pas le propre de nos seuls contemporains. Nous avons également voulu tâter le pouls d’un acteur qui a lui-même fait le saut dans l’arène politique : Raymond Bertin rapporte les propos philosophes de Pierre Curzi, comédien de carrière élu à l’Assemblée nationale.

Pour terminer, « jouer dans la cité » d’après quatre pratiques particulières. Edward Little raconte le projet d’un théâtre communautaire où les acteurs seraient en contact intime avec les habitants et la réalité d’un quartier. Quant à Katya Montaignac et Louis-Dominique Lavigne, ils réfléchissent sur la place de l’engagement politique dans les disciplines où ils œuvrent : la danse et le théâtre jeunes publics. Enfin, nous offrons notre Carte blanche au duo de l’Action Terroriste Socialement Acceptable (ATSA). Appel à la solidarité citoyenne en milieu urbain, leur réflexion et l’album photo qui l’accompagne sont portés par l’ambiance festive et collectiviste de leur « dernier » État d’Urgence.

Hommages

Ce numéro de la revue s’ouvre sur des hommages rendus à deux sommités de la grande famille théâtrale disparus dans les derniers mois. Yves Jubinville présente son ami et collègue André G. Bourassa, soulignant les faits saillants de la carrière de celui qui fut, entre autres, professeur à l’UQAM, cofondateur de la SQET et de l’Annuaire théâtral, mais surtout un des premiers historiens du théâtre québécois. Puis, dans un texte intimiste, Louise Vigeant se rappelle comment sa rencontre avec les écrits d’Anne Ubersfeld fut décisive dans ses études lorsqu’elle était encore une jeune universitaire réfléchissant à ses recherches doctorales et comment, plus tard, sa rencontre avec la femme fut tout aussi marquante.

Également dans ce numéro

On trouve en périphérie du dossier, parmi les textes de nos collaborateurs revenant sur les productions présentées au cours des derniers mois de la saison, quelques articles rendant compte de spectacles dont le propos et la facture sont également en phase avec les enjeux sociaux et culturels du monde contemporain. C’est le cas de la Robe de Gulnara dont nous parle Louis-Dominique Lavigne et de Chante avec moi dont je signe l’analyse alors que, de son côté, Aurélie Olivier met en évidence la parole cinglante de la pièce le Dieu du carnage. Ailleurs, Michel Vaïs témoigne du retour à l’œuvre de Patrice Chéreau sur la scène parisienne alors qu’il y portait récemment la pièce Rêve d’automne. Ariane Fontaine dresse un panorama de la saison d’automne en danse montréalaise. Le festival de théâtre jeunes publics les Coups de théâtre fait, quant à lui, l’objet d’un survol en deux temps : Daphnée Bathalon s’intéresse aux productions québécoises de cette onzième édition alors que Patricia Belzil nous parle des productions étrangères.

Enfin, ce numéro comprend une rareté dont il faut souligner la présence, un « SVP mettre en scène » dans lequel un des membres de la rédaction de Jeu, Alexandre Cadieux, réclame la production d’un texte, Judith aussi de Pier-Luc Lasalle, qui, malgré l’obtention d’un prix aux Journées de Lyon et sa publication aux Éditions Théâtrales, n’a toujours pas été monté sur les planches.

Bonne lecture !

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