Deux artisans de théâtre de grande notoriété, Brigitte Haentjens à la mise en scène et Christian Lapointe au jeu, défendaient en mars 2011 au Théâtre la Chapelle, pour une dizaine de soirs, le monologue du non moins connu Lars Norén, Le 20 novembre. Cette salve signée par l’auteur suédois de renom relate, à partir d’un fait vécu et des deux tiers du journal intime de Sebastian Bosse, ce qu’il a imaginé des derniers moments du jeune homme de 18 ans juste avant qu’il n’aille se suicider avec l’intention d’emporter dans la mort le plus de gens possible. Dans la vraie vie, ce jeune homme a fait feu, le 20 novembre 2006, sur des élèves et des professeurs de son ancienne école secondaire à Emsdetten en Allemagne avant de retourner l’arme contre lui.

En ouverture, l’intention nous est prêtée à nous, le public, d’être venu voir un spectacle bien installés dans notre confort, comme si ça se pouvait, ça, d’aller voir un sujet de la sorte avec cette intention. On était au Théâtre la Chapelle, pas au Saint-Denis. Et puis on est à Montréal ; on a connu le caporal Lortie, le professeur Fabrikant et Marc Lépine. Ensuite, l’auteur, à peine maquillé par le personnage, nous assène un discours empruntant au délire victimaire : s’il en est ainsi de l’acte qu’il va commettre et de ce qu’il est, s’il y a tant d’exclus et des gens comme lui, c’est à cause de nous qui soutenons un système capitaliste de merde – je paraphrase à peine.

On met donc en scène un jeune tueur qui dit n’être aucunement responsable de son acte puisque c’est nous qui sommes les responsables. Ce discours est typique de toutes les victimes. La victime n’a toujours qu’un seul but : prendre toute la place. Dans le programme, on avertit à grand renfort de palabres que ce spectacle veut faire réfléchir sur notre confort et notre indifférence, et que ce jeune homme est bien la preuve vivante de notre attitude de laisser-aller face au système. Jusqu’à nouvel ordre, il me semble qu’on prend conscience et qu’on réfléchit parce que les propos nous éclairent et parce que nous sommes touchés. Dans cette pièce, les propos très nébuleux, stéréotypés et approximatifs du personnage ainsi que sa froideur tout du long n’ont pu éveiller en moi ni compassion ni compréhension.

J’ai été effarée par la proposition défendue inconditionnellement par les deux artisans qui endossent totalement cette très discutable proposition de Lars Norén. Effarée de la pauvreté du texte considéré comme un manifeste politique censé nous faire prendre conscience de notre insouciance et de notre bourgeoisie. Effarée de voir toutes les critiques dithyrambiques parler du courage du spectacle sans compromis de la metteure en scène. Quoi ? Un monologue aussi pauvre empruntant aux discours-poubelle (tout ce qui traîne dans l’air ambiant) des plus haineux devrait me faire réfléchir sur le système capitaliste ? Et puis, qu’est-ce que c’est que cet abus de la scène ? On sait que la scène est un lieu de pouvoir. Et qu’un public invité librement à venir sur scène va s’exprimer. Mais, obligé de rester dans la salle à se faire pointer des yeux ou du doigt par, disons-le, ce pauvre type, car c’est ce qui était montré là sur scène, le public n’avait aucune chance de s’exprimer. Du reste, le théâtre, à mon avis, n’est pas cérébral mais bien sensoriel. Nous ne sommes pas en train de penser quand nous allons au théâtre. Or, les questions, quand elles étaient posées, donnaient beaucoup à penser. Aurions-nous pu nous infiltrer avec un discours réflexif sur ce que nous étions en train de voir et d’entendre ? On sait quand même que le comédien dira sa prochaine réplique en se foutant pas mal de ce que nous pourrions lui répondre. Nous ne sommes pas dans un débat intellectuel, mais au théâtre. Nous sommes au mieux en train ou de vivre une expérience singulière ou, malheureusement très souvent, en train de voir un spectacle plus ou moins bon. Dans cette mise en scène où on nous prête l’intention du spectateur un peu mou. Pourtant, avec un sujet pareil, il y avait de grandes chances que nous y allions pour vivre un peu de compassion et comprendre ce qui s’était passé dans la tête de ce garçon. Nous n’avons pas pu. Le monologue de Norén est resté en surface. Jamais il n’est descendu dans les abîmes du jeune, jamais nous n’avons eu accès à ce qui ne se voyait pas en lui. Norén a écrit ce texte avec des mots qui ne font pas voir. Pour moi, c’est le contraire du théâtre.

Mais tout le monde a trouvé que ce spectacle était courageux et sans compromis ! Qu’est-ce que c’est que ce discours, en ce moment, qui fait de toute proposition trash un acte de théâtre courageux, alors qu’on est peut-être dans un effet de mode ? Et comment se fait-il que l’on confonde démonstration de force et théâtre politique ? Le texte de Norén est très discutable, d’abord parce qu’il s’agit d’un monologue écrit à partir des deux tiers du journal intime du jeune homme, ensuite parce qu’il ne table que sur les accusations et l’irresponsabilité totale de celui-ci, enfin parce que nous avions finalement sur scène moins celui qui avait souffert de rejet que celui qui souffrait d’un manque de pouvoir. La proposition plaçait les spectateurs d’un côté et le personnage de l’autre dans un face-à-face stérile.

Tout du long de la représentation, j’ai été insultée comme public de me faire pointer du doigt sous les néons – comme dans un poste de police – et de me faire poser des questions connes qui n’ont rien à voir avec la prise de conscience et la réflexion. On a dit que c’était courageux de la part des artisans d’obliger le public à un tel acte de réflexion, qu’ils n’ont pas fait de compromis. Je ne connais personne qui fait du théâtre avec des compromis. On fait des choix artistiques, qui sont forts ou faibles, c’est tout. Dans ce cas-ci, on a fait un choix très discutable avec un auteur qui a emprunté la posture du : « Débrouillez-vous avec ça ! » Au contraire de ce que le texte cherchait à m’imposer, j’étais venue pour voir ce qu’un texte pouvait éclairer sur ce jeune garçon. Et je n’ai rien eu. Rien.

Quand on pense à Marc Lépine, on ne pense pas à son suicide en premier, mais aux quatorze femmes qu’il a tuées. Il y avait beaucoup à plaindre chez Marc Lépine, et je ne nie pas sa souffrance. Mais la souffrance d’un individu n’octroie pas le droit de tuer quiconque. Or, ici, j’ai eu l’impression qu’on nous disait que la victime avait raison et que son acte était légitime. La proposition allait dans ce sens : montrer que ces jeunes garçons ne sont pas, au bout du compte, responsables de la mort de plusieurs. Ne pas être responsable justifierait ainsi n’importe quel acte ? Il y a toujours une part de responsabilité chez tout être humain. Il n’y a pas de victime pure. Il n’y a que la victime qui va défendre ce genre de discours. Redonner une part de responsabilité à l’auteur d’un crime, c’est lui redonner une part de sa dignité, c’est le reconnaître comme un être humain à part entière. Dans ce contexte, c’est nous obliger à inclure son acte dans nos vies. Lars Norén et les artisans du spectacle ne sont pas descendus dans les abîmes. On a fait avec le cri de ce jeune homme, publié sur Internet, un théâtre « très » esthétique.

Dans le remarquable In Cold Blood de Truman Capote, le romancier, à partir d’un fait divers, suit pendant plusieurs années deux jeunes tueurs qui pourraient s’apparenter au personnage de Lars Norén : des victimes, des losers, des exclus. Mais ce qui est intéressant à suivre sur plus de 400 pages, c’est de comprendre qu’on ne peut pas effacer un être humain quoi qu’il ait fait, qu’on ne peut pas l’exclure. La vraie exclusion, c’est se débarrasser de ce qui est monstrueux en nous ou dans notre société. Avec son roman, Capote a inclus ses personnages dans la société qui les a vu naître et nous a permis, à nous, lecteurs, de les voir également et de les inclure dans nos vies. Lars Norén a fait le contraire avec ce jeune homme. Celui-ci reste un exclu et revendique ce titre. Pour cela, la pièce, à mes yeux, souffre d’un grand manque de rigueur et d’humanité. On ne s’attaque pas à l’horreur et à la monstruosité impunément. Si on a les prétentions de mettre sur scène un monstre, on use de la plus grande rigueur et de la plus grande humanité, ne serait-ce que pour que tout le monde dans la salle soit au rendez-vous et que personne ne soit exclu, ni le protagoniste ni nous, mais que chacun soit impliqué dans la même aventure.

 

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