En ce moment, dans la société québécoise en général, mais tout particulièrement dans la sphère culturelle, la question de la transmission est sur toutes les lèvres. En 2011, dans une collectivité dont la grande majorité des institutions ont été fondées à la fin des années 60 ou au début des années 70, le sujet est forcément d’une actualité criante.

Comment entretenir la flamme ? Comment survivre à l’épreuve du temps ? Comment garder en vie nos idéaux aussi bien que les véhicules de ces idéaux ? Mais aussi comment permettre l’émergence de voix et de structures nouvelles ? À Jeu, comme en témoigne notamment le dossier du numéro 138, « Mission et transmission », dirigé par Alexandre Cadieux, on s’interroge activement sur ces enjeux cruciaux, sur la manière dont les mandats et les directions artistiques meurent, naissent ou se modifient.

Signe des temps

On constate ainsi que, dans les milieux du théâtre et de la danse, l’heure est plus que jamais aux bilans, aux changements de garde et au renouveau. Un mouvement bien enclenché donc, qui, selon toute vraisemblance, ne devrait que s’accroître au cours des prochaines années. Bien entendu, quelques passations se font encore attendre, pour ne pas dire qu’elles tardent fâcheusement à venir, mais plus nombreuses encore sont celles qui s’accomplissent sainement, celles qui portent fruit, remplissent d’espoir, s’apparentent à des prises de relais, à des recommencements dans la continuité.

En fait, j’ai le sentiment qu’on entre dans une ère nouvelle, une époque où l’on fixe résolument l’horizon sans pour autant nier le chemin parcouru, où l’on sait tirer des leçons du passé, apprendre de nos erreurs tout en trouvant dans notre brève histoire quelque matière à convictions. Cette période, qu’on annonce depuis si longtemps à ceux de ma génération, serait-elle enfin venue ? Le moment d’une saine et néanmoins déterminante transition entre les soixantenaires et les trentenaires ? Pas le fruit d’une belliqueuse querelle entre les Anciens et les Modernes, plutôt une harmonieuse cession des pouvoirs, une entrée en poste opérée par des jeunes gens qui tiennent compte des acquis sans s’interdire d’aller ailleurs, d’adopter de nouvelles orientations.

Si les rénovations immobilières – au Quat’Sous, au Théâtre Denise-Pelletier, à la Licorne, à la Place des Arts et dans le fameux Quartier des Spectacles – sont plus que nécessaires, qu’elles sont le reflet de l’importance qu’on accorde à l’art au sein de la société, j’estime que le renouveau qui touche le fond des choses, le sens, les orientations artistiques, la posture fondamentale des compagnies n’est pas moins crucial. Je me réjouis, par conséquent, de l’arrivée de Philippe Ducros à la direction artistique de l’Espace Libre, de Jack Udashkin à la Chapelle, de Daniel Danis, Christian Lapointe et Line Nault à Recto-Verso, de Sébastien Harrisson au Théâtre Bluff. Je célèbre la naissance de la Carte Premières, des Cochons d’or, du OFFTA et de la Zone Homa, et c’est une immense bouffée d’optimisme qui m’est procurée par l’ouverture imminente des Écuries.

Tenir le fort

Je ne vous cacherai pas que je souhaite que ma nomination à la tête de la revue, à laquelle je collabore assidûment depuis douze ans, annonce un renouveau semblable à celui qui se produit dans le milieu théâtral en ce moment. En étroite collaboration avec les membres de la rédaction, neuf observateurs exigeants et sensibles, force vive que je ne me lasse pas d’écouter et de lire, je compte faire prendre à la seule revue québécoise consacrée aux arts vivants une direction plus claire que jamais.

Si je suis là, avec mes idéaux, les doutes et les certitudes que me donnent mes 37 ans, je sais bien que c’est parce que des gens éclairés et éclairants comme Gilbert David, Michel Vaïs et Louise Vigeant, pour ne nommer que ceux que j’ai eu la chance de côtoyer, ont donné à la revue, aussi bien qu’à la critique de théâtre au Québec, ses lettres de noblesse. Je les remercie d’avoir construit le fort et de l’avoir tenu avec autant d’engouement et de détermination. Ainsi, je n’oublie pas que la revue est née il y a 35 ans d’un sentiment de révolte envers un théâtre sclérosé et le peu d’espace accordé dans les médias généralistes aux réalisations de la relève. J’ose souhaiter que, sous ma tutelle, Jeu renoue avec ses origines contestatrices tout en les ancrant dans le XXIe siècle, dans le bruit et la fureur d’une époque tragique au sens le plus vaste du terme, une ère cathartique, douloureuse et pourtant galvanisante.

Pour l’essentiel, il s’agira d’adopter un parti pris pour les démarches audacieuses, qui réinventent ou récusent les conventions, s’inscrivent en rupture avec le confort et le divertissement, les artistes qui sortent des sentiers battus, ceux qui s’affranchissent des carcans, créent sans tenir compte des règles édictées par les multiples adeptes de la productivité. Tout cela, nous le ferons bien entendu sans sacrifier une once de notre rigueur habituelle, sans reculer sur le terrain de l’intelligence et de l’exigence, en misant toujours sur le savoir et le dépassement. La critique est une exploration. Par conséquent, nous serons déterminés à fouiller les zones d’ombres et nous n’hésiterons pas un seul instant à entrer dans ces abysses que pointe l’artiste et à y jeter nos humbles lumières.

Croiser les points de vue

Sur notre site Internet, tout neuf et plus dynamique que jamais, aussi bien que dans les pages de la revue, vous trouverez les positions, les antagonismes et les débats qui animent la rédaction comme le milieu. Réagissez ! Faites entendre votre point de vue haut et fort ! Jetez-vous dans la mêlée ! Faites-nous part de vos attentes par rapport à la revue ! Vous avez envie de lire sur qui ? Sur quoi ? Sous quelle forme ? Nous ferons peut-être exactement le contraire de ce que vous nous suggérez, mais toutes les propositions seront considérées ; mieux encore, elles nous permettront de prendre position et de baliser nos explorations.

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