Critiques

Le destin tragicomique de Tubby et Nottubby : Les deux clowns et la mort

Si Samuel Becket et William Shakespeare avaient été engagés pour scénariser à quatre mains Abbott and Costello in the Foreign Legion et qu’on en avait confié la réalisation à Jacques Lecoq, le résultat aurait peut-être ressemblé au Destin tragicomique de Tubby et Nottubby. Tablant sur une grande maîtrise de l’art du bouffon, le Québécois Louis Fortier et la Britannique Sophie Brech proposent un voyage fantaisiste mettant en vedette deux zigotos qui, parcourant le monde à la recherche d’une vie meilleure, sont confrontés à la mort, à l’angoisse et au désir destructeur de conquête qui anime les hommes.

Les deux acteurs ont étudié à l’école parisienne de Lecoq, grand pédagogue français qui a bâti son enseignement sur le mouvement, l’improvisation et les différentes techniques du jeu comique. Ses idées et ses méthodes continuent d’exercer une profonde influence sur la formation donnée au Conservatoire d’art dramatique de Québec, d’abord par l’entremise de Marc Doré durant plus de 30 ans et encore aujourd’hui par les soins de Michel Nadeau. C’est d’ailleurs une troupe venue de la Vieille Capitale, soit les Productions Préhistoriques, qui nous ont présenté il y a peu leur propre «adaptation» clownesque d’Othello avec un spectacle intitulé… King Lear contre-attaque.

Mais revenons au Théâtre Fools and Feathers et à ce fameux destin que l’on dit tragi-comique. Paumés et nécessiteux, Tubby et Nottubby se rencontrent sur les bords de la Tamise, un soir de Noël, alors que l’un comme l’autre sont résolus d’en finir en se jetant dans les eaux sombres du fleuve, projet remis à plus tard par la naissance de leur amitié. Ils répondent avec enthousiasme à une offre d’emploi de l’A.R.M.Y. qui leur propose un voyage tous frais payés sous le chaud soleil… d’un désert où ils doivent protéger la dernière source de pétrole au nom du «monde libre». Fuyant les combats, nos deux légionnaires malgré eux se perdent dans un cimetière avant de se retrouver sur un radeau à bord duquel ils atteignent, tel Orphée, le royaume des morts.

Les acteurs, grimés et costumés en clochards aux traits grotesques, mènent le bal avec verve et entrain. Ils réussissent à créer un équilibre assez fin entre la brutalité un brin outrancière du bouffon et la fragilité d’un théâtre poétique empreint de douceur et de naïveté. Fortier s’avère être un véritable monstre de comédie, avec son affabilité généreuse et sa gestuelle précise. Improvisant un peu avec son public, il convie même ce dernier sur scène, le temps d’une petite danse. Brech fait plus souvent figure de faire-valoir, mais la complicité entre les deux interprètes reste palpable.

Le spectacle souffre un peu de voir concentrées entre les seules mains des interprètes les tâches d’auteurs et de metteurs en scène. Si on accepte aisément que la fable dramatique soit plutôt relâchée, les transitions entre les scènes, parfois enjolivées par la projection de belles images en mouvement crayonnées par Renaud Penelle, finissent par être répétitives (nombreux noirs entre les tableaux), et le rythme de la représentation en souffre. Brech et Fortier font preuve d’une telle créativité dans la manipulation d’objets et l’exploitation d’un espace scénique où de grands rideaux servent à la fois de supports, d’accessoires et de coulisses mobiles qu’on serait en droit de s’attendre à une plus grande fluidité dans la mise en scène.

Il reste que cette charmante production pétrie d’humanisme fait la part belle à des langages scéniques que l’on voit trop rarement sur nos scènes. Tel Candide, Tubby et Nottubby finissent par découvrir que, face à la folie du monde, il faut cultiver son jardin. C’est bien ce que font Sophie Brech et Louis Fortier en développant leur propre théâtre, qui sait se faire à la fois enjoué et grave.

Le Destin tragicomique de Tubby et Nottubby

Texte, mise en scène et interprétation: Sophie Brech et Louis Fortier. Collaboration artistique et à la mise en scène: Yann Denécé. Éclairages: Cédric Frémeaux et Jérôme Huot. Musique originale: Louis Sédillot. Son: Laurent Gatignol. Scénographie et costumes: Marta Rossi. Vidéo: Mario Feroce et Arnaud Gautelier. Graphiques et dessins: Renaud Penelle. Une production du Théâtre Fools and Feathers. À la Salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 5 novembre 2011.

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