Critiques

Projet blanc : Le présent est complexe

En assistant jeudi soir au Projet blanc d’Olivier Choinière, un théâtre pour l’oreille qui incite à observer les choses de manière radicalement différente, une expérience déambulatoire qui n’avait lieu qu’une seule et unique fois et pour un petit nombre de spectateurs, je me suis dis qu’on ne pouvait imaginer plus percutant et plus pertinent préambule au Congrès québécois du théâtre qui se déroule dans la métropole aujourd’hui et demain autour de l’épineuse notion d’institution.

On savait déjà qu’Olivier Choinière, qui vient de remporter le Prix de la critique remis par l’AQCT pour Chante avec moi, jouissif détournement, pied de nez délectable, geste d’éclat qui démontrait de manière irréfutable l’ampleur de notre asservissement, avait du front tout le tour de la tête. Mais avec Projet blanc, le créateur a assurément repoussé ses propre limites, et par le fait même les nôtres, posé son geste le plus subversif à ce jour.

Pour réfléchir sur la société québécoise, sur la place qu’y tient l’art, sur son ouverture au monde, sur la manière pour le moins troublante que certaines institutions ont de s’aquitter de leur mandat, Olivier Choinière a entraîné son groupe de spectateurs armés de baladeurs numériques… entre les murs du TNM. Depuis le paradis, avec dans les oreilles la voix d’une homme indigné, des propos d’une lucidité confondante, nous avons assisté à la première partie de L’École des femmes mise en scène par Yves Desgagnés. Rien de moins.

Cette expérience de théâtre, dans le théâtre, dans le théâtre est à ranger parmi les gestes artsitiques les plus stimulants auxquels il m’ait été donné de me frotter. Stimulant d’un point de vue formel, audacieux parce qu’il flirte avec l’interdit, mais surtout captivant parce que le narrateur-auteur établit des parallèles implacables entre le spectacle qui se joue sous nos yeux et celui de la vie en société, tout aussi consternant et dont nous sommes les acteurs souvent outrageusement consentants.

Je dirais qu’il y a là un véritable fantasme de critique de théâtre: pouvoir commenter une représentation en temps réel, pouvoir mettre le doigt sur ce qui cloche dans un spectacle au moment même où celui-ci poursuit son cours. Mais le plus beau c’est que le créateur, dont la posture critique est déjà légendaire, fait ici preuve d’une clairvoyance peu commune, navige avec aisance de l’individuel au collectif, de l’art à la société, de la province à la planète, du théâtre d’Arnolphe à celui de Pintal.

«Le présent est complexe», dit Choinière. Voilà qui est incontestable. Toute la démarche du directeur artistique de l’Activité est basée sur cette complexité, sur la nécessité de la traduire, de l’admettre ou de la récuser. Or, il y a des maisons dans notre si beau Quartier des spectacles où le théâtre est mort, où les mouches et l’odeur putride signalent la présence d’un dérangeant cadavre. Ce ne sont évidemment pas des choses faciles à dire haut et fort. Mais il y a Choinière pour le faire. Espérons qu’il ne se taise jamais.

De ce Projet blanc il sera sans nul doute question bientôt dans les pages de Jeu. Parce qu’il cristallise des questions qui ne quittent pas l’esprit des membres de la rédaction: les droits et les devoirs de l’institution, l’ennui au théâtre, le sens du répertoire et la manière troublante dont on peut arriver à faire du théâtre en 2011 pour ainsi dire en vase clos, sans se préoccuper de ce que notre geste traduit du monde dans lequel il s’inscrit.

Projet blanc

Texte et voix: Olivier Choinière. Conception sonore, direction vocale et accompagnement dramaturgique: Éric Forget. Une production de l’Activité. À partir du Monument-National, le 3 novembre 2011.

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