Critiques

L’Absence de guerre : Une philosophie du simulacre

Parfois, une pièce nous rappelle pourquoi on est fou du théâtre. L’absence de guerre du génial auteur David Hare, présentée à Premier Acte, en est une démonstration éclatante! Bien que datant de 1993, ce texte sur une campagne électorale du parti travailliste britannique est d’une actualité criante. Les liens avec le Parti Québécois sont si évidents qu’on les dirait prémonitoires. À tous le moins, ce texte met en évidence les difficultés structurelles et philosophiques des partis socialistes dans les démocraties occidentales.

Dans un infernal feu roulant, Édith Patenaude met en scène treize comédiens, tous excellents, qui parviennent à nous faire partager l’adrénaline, la frénésie, la tension d’une campagne vouée dès le départ à l’échec. Dans le petit théâtre de la rue Salaberry, la scène au centre sépare le public réparti de part et d’autre, dispositif qu’on voit régulièrement ici et qui fonctionne à merveille. Dans cette proximité avec les comédiens, le quatrième mur éclate. À quelques reprises, un personnage vient s’asseoir dans les gradins pour nous faire une confidence: anecdote, commentaire, intuition. Le décor est réduit à des accessoires mobiles que l’on déplace pour créer le bureau du parti, un studio de télévision, une tribune, etc. Nous sommes au cœur de l’action.

Georges, le chef idéaliste passionné, que son équipe acharnée à éviter les erreurs a dépouillé de sa verve et de sa spontanéité, n’est plus l’ombre de lui-même.  Ils ont fait de lui une image, une espèce de robot sans attrait. Les jeux de coulisse, les tractations entre les organisateurs, les trahisons, les questions éthiques supplantées par la stratégie, Hare nous fait entrer dans l’antre du fauve. Faut-il tenir la ligne du parti et être loyal au chef, malgré ses faiblesses? Les faiseurs d’image et conseillers optent pour la prise du pouvoir et en viennent ainsi à banaliser le discours politique, jusqu’à taire les idées fortes qui singularisent le parti et en ferait une option sinon gagnante, du moins claire. Dans cette arène où on ne peut se permettre de parler de politique, c’est la stratégie qui l’emporte, jamais les choses essentielles. Dans cette guerre d’image et de combat corps à corps avec les médias, les politiciens se ressemblent tous et deviennent interchangeables. Bienvenu le cynisme! Le paroxysme vient d’une question sans réponse de Georges: comment peut-il y avoir des sujets qui soient trop grands pour la politique? Comme l’Irlande ou la crise économique? Comme un écho de la boutade bien connue: «Ceci est un sujet trop sérieux pour être confié aux politiciens.»

Il faut courir voir comment Georges (Normand Bissonnette) devient le jouet des forces par lesquelles il sera broyé. Alliés objectifs comme Oliver son conseiller politique (Jean-Michel Déry), Andrew son organisateur (Israël Gamache), Lindsay sa directrice des communications (Laurie-Ève Gagnon) ou rivale comme Jane sa future ministre des finances (Marie-Hélène Lalande) ou ennemi public comme le journaliste Linus (Jean-René Moisan), tous les rôles sont tenus avec brio par une équipe qui s’est totalement investie dans ce projet. Par ce théâtre critique et engagé, les Écornifleuses livrent ici une pièce exceptionnelle qui parle de l’urgence de s’occuper de la chose politique.

L’Absence de guerre

Texte: David Hare, Mise en scène: Édith Patenaude. Une production des Écornifleuses. À Premier Acte jusqu’au 26 novembre 2011.

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