Articles de la revue JEU 141 : Le théâtre m'ennuie

Nuages en pantalon a 10 ans. Un entretien avec Jean-Philippe Joubert

Connue et identifiée comme compagnie de la relève théâtrale, Nuages en pantalon célèbre pourtant en 2011 sa dixième année d’existence et de création. Aussi bien par son nom, qui en a étonné plus d’un au début, que par la qualité et la pertinence de ses spectacles, qui n’ont laissé personne indifférent, la petite équipe d’artistes de Québec a toujours trouvé à se faire voir et entendre. Une audacieuse trilogie, le Projet Eau, spectacles s’adressant à trois publics spécifiques, marque ce dixième anniversaire. Nous avons discuté avec le directeur artistique, Jean-Philippe Joubert, qui, par quelques prises de position publiques récentes, a attiré l’attention et suscité l’adhésion d’un grand nombre de ses concitoyens. Nous étions à dix jours de la première de la Nuit des rois de Shakespeare, dont il signait la mise en scène au Trident1, lorsque nous l’avons interrogé.

Originaire de Québec, Jean-Philippe Joubert a-t-il subi une influence familiale l’ayant mené au théâtre? Il se souvient d’un oncle, Pierre Joubert, qui avait fréquenté la Troupe des Treize de l’Université Laval il y a très longtemps: «Il avait partagé cette expérience avec moi; ça m’avait beaucoup fasciné. Il avait collaboré au comité sur la situation du théâtre à Québec qui avait mené à la fondation du Trident, il avait travaillé avec Jean Guy et d’autres, et été président de la Société artistique de l’Université Laval, ce qui avait éveillé mon imaginaire par rapport à l’histoire du théâtre. Mais c’est surtout les activités parascolaires, les rencontres et les hasards, qui ont déterminé mon parcours.» L’artiste disant avoir eu très tôt l’esprit d’un meneur de troupe, ce n’est cependant qu’au bout d’un long cheminement – direction de ligues d’improvisation à l’école secondaire, ateliers de théâtre donnés à des enfants durant ses études collégiales, puis formation en sciences pures, en littérature et en danse – qu’il entre au Conservatoire d’art dramatique de Québec en 1997. «Je n’étais pas pressé, dit-il, il y avait longtemps que je voulais m’y inscrire; j’y pensais dès la fin du secondaire et je voulais être prêt, car c’était vraiment ce que je voulais faire.»

Acteur créateur

Cependant, son passage dans l’institution ne sera pas de tout repos: «Ç’a été un parcours difficile… Je ne suis pas un acteur de répertoire, on ne m’engage jamais pour faire ce genre de rôle et il y a des raisons; ce n’est pas ma première qualité, avoue-t-il en toute franchise. Ce qui fait que, dans un parcours axé sur la création, qui est d’abord un parcours d’acteur, eh bien, il y avait plusieurs cours où je ne brillais pas par mes qualités. Au milieu de la première année, les profs m’ont rencontré et m’ont dit de réfléchir à mon désir de revenir en janvier: “Peut-être que ce n’est pas ta place ici.” J’ai persisté, et ç’a n’a pas été facile, mais j’ai vécu plusieurs beaux moments dans les cours de mouvement, de création, d’écriture. Moi, je voulais aller au Conservatoire parce que je connaissais le travail de création qui s’y faisait, celui des Marc Doré, Robert Lepage, Michel Nadeau, et celui de tous ceux qui sont sortis de là. J’y suis arrivé parmi un groupe très créateur, avec des personnalités fortes, comme Fabien Cloutier, qui fait de plus en plus sa place comme auteur, Christian Michaud, Valérie Laroche et Caroline Tanguay2, de bons acteurs mais aussi des créateurs, avec chacun sa vision des choses. Nous avons eu beaucoup de confrontations, ce fut très enrichissant. À la fin, j’attendais juste de sortir pour pouvoir réaliser mes projets de création, de mise en scène : c’était ce que je voulais faire depuis toujours.»

Dès sa sortie, deux projets le mobilisent, l’un destiné au jeune public, l’autre aux adultes: «C’est l’amalgame de ces deux projets qui a donné naissance à Nuages en pantalon», explique Jean-Philippe Joubert. Son emploi d’étudiant au cours des trois étés précédents pour l’organisme communautaire le Pignon Bleu l’encourageait à fonder sa compagnie: «J’y faisais de l’animation, on montait des pièces dans la cuisine, qu’on transformait en mini-théâtre; au bout de deux ans, j’avais acquis de la confiance, de plus en plus d’indépendance dans mes choix et, la troisième année, j’ai proposé à l’organisme de produire le spectacle avec ce qui allait devenir Nuages en pantalon.» Mais fonder et faire vivre une compagnie tient du défi; cela lui apparaît-il comme un passage obligé pour de jeunes créateurs? «Ah, c’est sûr! lance-t-il; je vois très difficilement comment j’aurais pu me développer comme metteur en scène sans la compagnie; je ne vois pas comment Jacques Leblanc ou Gill Champagne aurait entendu parler de moi pour, à un moment donné, me proposer des mises en scène de pièces du répertoire3 sans avoir d’abord vu mon travail de création; comment les compagnies de théâtre jeunes publics auraient pu me donner une chance: on n’arrive pas à faire de mise en scène pour quelqu’un d’autre avant d’avoir fait ses propres armes, et il fallait que je les fasse à l’intérieur d’une structure. Et je ne vois pas non plus comment j’aurais pu définir ma démarche, que je comprends mieux maintenant, mais qui était déjà en germe à ma sortie du Conservatoire: il n’y avait pas d’espace pour me donner un rythme de création suffisamment continu, qui m’aurait permis d’élaborer cette démarche. Ça ne se fait pas en un seul spectacle.»

Maïakovski et la liberté

Pour avoir eu, déjà à l’époque, une certaine expérience en gestion et trésorerie de différentes productions théâtrales, le directeur artistique affirme que la mise sur pied de la compagnie s’est faite assez facilement: «Existait alors le Fonds Jeunesse, le bébé de Lucien Bouchard, et il y avait là-dedans une somme d’argent faramineuse! Ça demandait quand même du travail, il fallait présenter un plan d’affaires et tout, mais on a eu dès le départ un peu d’argent pour faire au moins le premier projet. Les deux autres se sont faits sans un sou. Évidemment, on a travaillé comme des fous! Il n’y avait pas, à ce moment-là, les services qui existent maintenant, comme l’organisme l’Annexe, à Québec, qui soutient les jeunes compagnies sur le plan de l’administration et de la gestion.» Dans son mandat, la compagnie Nuages en pantalon souhaite explorer le corps et ses possibilités expressives, jouer à la frontière de l’intime et de l’espace public, favoriser la fusion entre les arts, en s’adressant à tous les publics, jeunes, enfants et ados, comme adultes. Ce dernier point peut étonner, au même titre que le nom choisi par les fondateurs.

«Quand on est une jeune compagnie, raconte Jean-Philippe Joubert, il faut juste choisir un nom, on n’en mesure pas tous les impacts. C’est Caroline Tanguay qui nous a amené cette idée du poème de Maïakovski, le Nuage en pantalon, et ce qui m’a plu, en plus de son côté révolutionnaire, c’est son aspect de liberté. Je voulais que la compagnie soit cet espace de liberté, ne serait-ce que cette liberté que nous avons prise de nous adresser à différents publics: ç’a été long à défendre, cette liberté-là! Et puis, il y avait dans ce poème des thèmes qui allaient être les nôtres: le mouvement, l’idée de l’intérieur et de l’extérieur, de l’intime et du public. Dans ce nom, il y avait quelque chose de mystérieux. J’ai tenu à ajouter le pluriel à « nuage » parce que je savais que l’idée du collectif allait être importante.» Le choix de créer des spectacles pour divers publics n’allait pas de soi dans un milieu où on aime bien catégoriser, savoir où l’un et l’autre se situent précisément.

«Ça ne nous a jamais empêchés d’avoir le soutien des conseils des arts, se rappelle le directeur artistique, mais pendant les cinq ou six premières années, on s’est fait dire par à peu près tous les comités: “Il faudrait que vous vous branchiez, que vous choisissiez.” Il n’était pas question, pour nous, de choisir, parce que notre démarche était vraiment transgénérationnelle: c’était une démarche à partir du public, une préoccupation qui est quand même de la tradition du théâtre jeunes publics. On crée quelque chose dans l’instant présent – peut-être que ça viendra un jour, mais, pour le moment, nos spectacles ne sont pas pensés pour la postérité. Le choix du public influence tout le reste de la création, comme s’il était un des créateurs de l’équipe.»

Se faire porte-parole

Pour qui a assisté à l’un des spectacles de la compagnie, le terme d’engagement vient naturellement à l’esprit. Engagement social et politique qu’on a pu remarquer dans des spectacles comme Si tu veux être mon amie (2006), conçu pour adultes et adolescents à partir de 12 ans, mettant en scène deux jeunes filles, l’une israélienne, l’autre palestinienne, en contexte de guerre interminable4, et l’Ombre de l’escargot (2008), où l’on parlait de la différence aux enfants, dès 5 ans, à travers l’histoire d’une jeune handicapée. Un engagement que Jean-Philippe Joubert explique en ces termes: «Comme on est un groupe qui se rassemble pour parler à ses concitoyens, je pense qu’il y a une part d’engagement, ne serait-ce que dans ce geste-là. On essaie de faire un théâtre pertinent, qui permet un dialogue, donc de parler de cette société au présent. Si tu veux être mon amie était un spectacle engagé par la force des choses, une tentative d’approche d’un conflit durant depuis trop longtemps, qui, au fond, était traité très simplement, pour montrer notre distance, notre incompréhension de ce conflit. Quant à l’Ombre de l’escargot, même s’il y a une dimension sociale à parler de la différence des personnes handicapées, c’était un projet très intime que j’avais le goût de partager, parce que ma sœur, handicapée, ressemble beaucoup au personnage de la petite fille dans le spectacle.»

Les spectacles spécifiquement destinés aux adultes, tels que Satie, agacerie en tête de bois (2003), avant tout ludique et onirique, et Lucy (2006), où l’on tentait de faire le point sur les questionnements existentiels de la génération des trentenaires, sont sous-tendus par un engagement différent: «À travers ces spectacles, c’est une affaire d’essence, d’identité qu’on recherche, croit le metteur en scène. Les questions auxquelles tous nos spectacles répondent sont: qui suis-je? et avec qui? Même dans Si tu veux être mon amie, on disait: c’est quoi leur identité? Donc, c’est quoi la mienne et suis-je lié à elles là-bas, et elles, sont-elles interreliées? Ce sont des préoccupations qui nous habitent.» Est-ce cela qui amène le créateur à prendre position dans des lettres ouvertes qui ont un grand écho? Pour lui, il s’agit d’une impulsion de toujours: «Je me souviens très bien, au secondaire, d’une chose qui m’avait déplu, qu’un chroniqueur avait écrite dans les journaux; j’avais envoyé une lettre d’opinion qui avait été publiée dans Le Soleil. Je pense que c’est à ce moment que je me suis rendu compte que ce qui était important n’était pas tant de bien dire les choses, mais de les dire doucement. C’est ce que j’ai essayé de faire quand j’ai répondu à Mme Elgrably-Lévy et à la candidate conservatrice Myriam Taschereau5. C’est aussi ce que je fais chaque fois que j’écris à un de nos ministres conservateurs – j’ai décidé de leur écrire systématiquement: j’en ai assez! Alors, quand ils ont enlevé les toiles de Pellan dans les ambassades, j’ai dénoncé cette décision. Chaque année, CHOI-FM sélectionne des artistes ayant obtenu une subvention et appelle ceux qui ont les noms les plus drôles; en général, Nuages en pantalon remporte la palme. Une fois, j’ai dû justifier notre subvention de la Ville de Québec de 7 054$ et l’animateur est très mal tombé: on venait de faire une tournée de l’Ombre de l’escargot en France et au Québec, on avait fait des ateliers de sensibilisation à la différence des personnes handicapées. Je suis tellement convaincu que ce que je fais est utile, de par les témoignages que j’ai reçus, que je veux répondre le plus rationnellement possible à ces gens qui, en brandissant des arguments économiques, me disent que je ne sers à rien. Pour moi, c’est inacceptable, et il faut le dire!

Les très nombreuses réactions aux lettres ouvertes citées plus haut l’étonnent : « J’ai été très surpris, à un moment donné, en googlant mon nom, de voir que les trois premiers liens étaient ceux de la lettre à la candidate conservatrice. Quand j’ai écrit la lettre à Mme Elgrably-Lévy, qui a beaucoup circulé d’abord sur Facebook, j’ai dû gérer cette affaire pendant trois jours! Je recevais 100 demandes de contact, 120 courriels, il y a 200 commentaires qui suivent la lettre, et je gérais un blogue. J’étais fasciné par ça. C’est Michel Nadeau qui m’a dit, après: “Les gens se cherchent des porte-parole, quand ils en ont un, ils s’accrochent.” Pour moi, c’est naturel d’écrire ces lettres, et ça me dépasse un peu, ces réactions, mais tant mieux si ça fait du bien à des gens, si ça fait mûrir les arguments de tous », commente le créateur.

La trilogie de l’eau

Pour souligner le dixième anniversaire de Nuages en pantalon, l’équipe a voulu réaliser un projet d’une certaine envergure. «Après Lucy, qui traitait de la mort, avec pour matières la terre et le sable, explique-t-il, j’ai eu envie de travailler sur un autre élément, l’eau. La matière est importante, j’ai dit aux membres de l’équipe : on pourrait travailler sur l’eau dans ses dimensions éthique, ontologique, onirique et ludique. C’est ce que je leur ai présenté comme base.» Quand est venu le temps de choisir à quel public adresser le spectacle, l’idée est d’abord venue de monter deux spectacles différents, un pour enfants, un pour adultes. Puis, au cours du processus de création, trois spectacles différents se sont imposés. Les trois firent l’objet d’avant-premières, le premier, le Chant de la mer, pour les 5 à 8 ans, au festival Petits Bonheurs en mai 2011, un mois après que le volet pour adolescents, l’Ivresse des profondeurs, a été créé à la Rencontre Théâtre Ados, et Réminiscence, qui s’adresse aux adultes, en ouverture du Festival de théâtre à L’Assomption, en octobre. Présentés comme des objets inachevés, les spectacles ont reçu un accueil inégal, «selon les individus et leur profession, élève ou diffuseur…», note le metteur en scène, convaincu cependant du bien-fondé de la démarche.

«Évidemment, un projet comme ça représente un travail titanesque, mais c’est quelque chose que je vais répéter, assure-t-il, cette idée d’explorer un sujet pour plusieurs générations de spectateurs. Ne pas faire des adaptations des spectacles en fonction des publics, mais des spectacles différents.» Pour l’heure, Jean-Philippe Joubert et son équipe poursuivent le peaufinage de la trilogie, qui sera présentée en intégralité en mars 2012 au Périscope, une expérience attendue avec impatience: «J’ai le goût de partager ça. Le public sera alors composé d’adultes, à qui nous disons : nous voulons faire évoluer votre regard, de votre regard d’enfant à celui d’adolescent, puis à votre regard d’adulte.» Les trois œuvres prendront ensuite les routes du Québec et d’ailleurs.

1. La pièce était présentée du 20 septembre au 15 octobre 2011.

2. Ces deux comédiennes seront cofondatrices de Nuages en pantalon.

3. À l’invitation de Jacques Leblanc, Jean-Philippe Joubert a mis en scène les Muses orphelines de Michel Marc Bouchard (2006) et l’École des femmes de Molière (2010) au Théâtre de la Bordée, puis, sous l’impulsion de Gill Champagne, il a monté Charbonneau et le Chef (2010) et la Nuit des rois de Shakespeare (2011) au Trident.

4. Voir l’article de Patricia Belzil, «L’amour et la guerre racontés aux enfants», dans Jeu 123, 2007.2, p. 10-12.

5. En 2008, l’artiste prenait à partie une candidate conservatrice ayant accusé les artistes d’être gâtés par nos deux ordres de gouvernement et, en mai 2011, il répondait à la chroniqueuse Nathalie Elgrably-Lévy du Journal de Montréal, qui souhaitait ni plus ni moins que l’abolition des subventions aux artistes.

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