Critiques

Capital Confiance : La crise, en rire… jaune!

Qu’on se le dise : il y a un spectacle à voir, pour cinq soirs seulement, à l’Espace Libre. Courez-y, c’est une rare occasion: ce Capital Confiance des compagnies belges Transquinquennal et Groupe Toc ne ressemble à rien, et vous n’en sortirez pas indemne. En une petite heure et dix des plus intenses, on vous apostrophera, on vous provoquera, on vous déstabilisera, vous passerez de l’incompréhension au rire, jaune, noir, vous craquerez, aussi sûrement que les fondations du capitalisme ces dernières années!

Un grand espace violemment éclairé, plancher et fond de scène blancs, avec au sol cinq grands sacs de morgue… Un acteur, de noir vêtu, s’avance : «Vous êtes venus pour passer une bonne soirée», lance-t-il au public, qu’il détaille. «Vous êtes pas si riche que ça, vous auriez pu choisir d’aller voir un film, les billets au cinéma Guzzo sont moins chers…» ou «Vous êtes plutôt riche, vous faites partie du Québec qui se lève tôt» et vous aimeriez qu’on vous joue les Mains sales en porno ou les Trois Sœurs en xxx… Ou vous êtes de la classe moyenne qui a «des moyens… moyens». «Vous êtes un bon public» répète-t-il avant d’interroger: «Qui sont les salauds ? Y a-t-il des salauds dans la salle?» Débuts grinçants, humour décapant.

Suivent des scènes courtes, séparées par des noirs profonds, entrecoupées d’interventions féminines sur les différentes manières de s’enlever la vie: se pendre, se défenestrer, se jeter sous le métro, se taillader les veines, de plus en plus absurdes à mesure qu’avance la représentation. Des personnages en zentai – combinaisons les couvrant de la tête aux pieds – se tiennent immobiles pendant qu’une comédienne en costume de pingouin traverse la scène, puis vient lire une liste de solutions contre la crise: acheter plus, gagner plus, travailler plus, être plus égoïste, plus malin, dépenser moins, travailler moins, gagner moins, être moins narcissique, manger moins… Suicide : « Je me fais engager chez Wallmart! » Autres solutions: taxer la connerie, faire de la télé, épouser la fille de Pierre-Karl Péladeau… L’équipe a fait l’effort d’adapter son discours au public québécois.

De riches possédants aux visages couverts de blessures sanglantes, en manteaux de fourrure et «bijoutés», distribuent la soupe populaire dans l’assistance. Un gros homme vêtu d’un unique string entame un monologue sur l’obésité : «Je suis responsable de la crise. Y aurait encore du thon rouge si les obèses mangeaient normalement», expliquant en long et en large les coûts de l’obésité pour nos sociétés. «Y a pas de raison qu’un obèse morbide reste en vie», ici le rire se fait plus rare, un peu coincé. Un autre acteur entre avec un marteau-piqueur, creuse le plancher du théâtre jusqu’à ce qu’en jaillisse un geyser de pétrole… Une fausse brique, puis un sac à cadavre tombent des cintres, un papillon se brûle les ailes à un radiateur suspendu…

Pendant ce temps, le public rigole, s’interroge, dubitatif devant certaines images. Attention: œuvre dérangeante, mais on en sort ragaillardi, devant l’audace. Un spectacle qui pose plus de questions qu’il ne donne de réponses. Encore cinq soirs, allez-y!

Capital Confiance
Création Transquinquennal et Groupe Toc
À l’Espace Libre du 13 au 17 mars 2011 

Raymond Bertin

À propos de

Journaliste depuis une vingtaine d'années, il est membre de la rédaction de JEU depuis 2005 et rédacteur en chef depuis 2017.

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