Critiques

Too late [Antigone] Contest #2 : Mythe et actualité

«Trop tard», annonce le titre du premier volet de la trilogie amorcée en 2008 par la compagnie italienne Motus, à l’engagement assumé, autour du mythe de la célèbre insoumise. Tout dans ce bref (55 minutes) et intense huis clos entre Antigone et Créon pousse le spectateur à croire qu’il peut changer le cours des événements. Et même à refaire l’Histoire.

Le face à face entre la nièce et l’oncle se présente d’abord comme un combat à finir. On ne parle même plus de l’ensevelissement de Polynice, motif traditionnel de la rébellion de sa sœur. On est dans l’affrontement pur entre deux  visions du monde : l’amour insoumis et la pratique du pouvoir. Entre deux générations aussi. D’un côté, la figure du roi-père, de l’autre, celle des enfants, Antigone et Hémon, son fiancé, fils de Créon. L’incandescente Silvia Calderoni, au physique androgyne, est alternativement l’une (à la crinière blonde) et l’autre (aux cheveux sombres).  Cette rencontre frontale est aussi celle des corps. Hémon et Créon rampent, grognent, aboient, s’étreignent brutalement.  Antigone parcourt comme une flèche sur son fauteuil à roulettes l’espace de jeu, se suspend par son paréo aux cintres, frappe avec violence Hémon enroulé dans un tapis, l’agresse sans répit. 

Impossible cependant de se laisser prendre au jeu : cet affrontement est une répétition, une séance de travail, une œuvre en train de s’écrire. Dans ce texte inspiré de la version de Brecht, le dialogue des personnages fait constamment place aux recherches et aux interrogations des comédiens eux-mêmes. Créon-Vladimir Aleksic enlevant un de ses deux masques superposés interrompt brusquement le fil du dialogue : «Parce que je ne sais pas quel Créon je dois faire», répond-il à l’interrogation de sa comparse. Et c’est bien le comédien Vladimir, Vlada pour ses amis, qu’elle questionne sur son expérience de la guerre à Belgrade. Ces constants allers et retours entre le mythe et l’actualité empêchent le spectateur – constamment interpellé, sollicité− de s’émouvoir du drame, mais l’amènent à réfléchir, à prendre parti, à ne pas craindre même la confrontation (c’est le sens de «contest»).

À prendre l’initiative, comme les comédiens eux-mêmes. «Moi, à ce point, je ferai mourir Créon», décide en effet l’interprète du tyran. Et d’envisager deux  façons –à connotation contemporaine− de le faire mourir : d’un coup de revolver ou par crise cardiaque. Ce qu’il mime illico, au grand plaisir du public,  évidemment partisan des protestataires, ravi de voir le despote perdre la partie. Ainsi, revanche contre l’impitoyable sort que lui a réservé la tragédie, les deux maîtres d’œuvre de Motus semblent donner Antigone gagnante. Même si Créon la prévient  («les gens comme toi ne vivent pas longtemps»), elle a le mot de la fin : sur le plateau de la table renversée, contre lequel est appuyé le roi «mort», elle dessine une bulle vide et une carte postale.  Tout contre,  grotesque et abandonné, le masque de Créon, bourré du papier qu’il a lui-même déchiqueté.

L’enthousiasme des spectateurs tient sûrement à l’intensité convaincante du jeu des deux interprètes. Mais il tient aussi, à mon avis, au lien qu’on les invite à faire avec le conflit actuel qui embrase actuellement la scène politique et publique québécoise. Un lien que le petit carré rouge accroché sur son t-shirt par Silvia Calderoni, alias Antigone, alias Hémon, concrétise sans ambiguïté.

 

Too Late (Antigone) Contest #2
Mise en scène: Enrico Casagrande et Daniela Niccolò
Une production Motus (Italie), présentée à l’Espace Libre jusqu’au 1er juin
Dans le cadre du festival TransAmériques

 

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