Critiques

FTA 2012 : le bilan de nos collaborateurs

Le festival TransAmériques, moment essentiel de la vie théâtrale montréalaise, a été fidèle cette année à son parti-pris pour un théâtre risqué et en prise avec les plus brûlants combats de sa société. Ce fut une édition d’une grande cohérence, offrant aux festivaliers des œuvres très politisées et jetant un regard critique et allumé sur un monde de plus en plus fragile et divisé par les inégalités. Le bilan officiel publié par l’équipe du festival mentionne que près de 62 000 festivaliers ont participé à l’événement (ce chiffre inclut les spectateurs spontanés de la performance urbaine x-fois-gens-chaises et des autres événements gratuits, qui totalisent à eux seuls près de 42 000 spectateurs). En salle, il y eut «une diminution de 6 % des spec­tateurs par rapport à 2011, mais le Festival tire fort honorablement son épingle du jeu dans les circonstances actuelles avec un taux d’assistance de 83 %, tandis que près de 50 % des représentations ont été données à guichets fermés.»

Nous avons demandé à quelques-uns de nos collaborateurs de tracer leur bilan personnel de l’événement en livrant leurs impressions générales et leurs coups de cœur.

 

Vivre le FTA

L’avant festival. L’excitation qui entoure le dévoilement de la programmation. Les choix à faire, dans l’urgence. Des incontournables, des au pif, des coups de cœur, des risques.

Le festival. Marathon. Les univers s’entrechoquent, les spectacles dialoguent, des tangentes apparaissent.

L’après festival. S’enorgueillir de n’avoir pas choisi ce spectacle-là parce qu’on a « senti » qu’il serait décevant. Se mordre les doigts d’être passé totalement à côté de celui-ci qui s’est révélé être un incontournable. Trop tard. On ne peut que regarder vers l’avenir, retenir des noms, se dire que la prochaine fois…

Et pour être encore un peu dans l’instant présent, je salue bien bas l’équipe de Sideways Rain pour la sobriété et la radicalité de ce spectacle fluide, sensible, marquant qui traite d’humanité comme peu d’œuvres réussissent à le faire.

– Emilie Jobin

 

Les héros sur scène

Le héros qui représentera pour moi ce FTA 2012 ? Une héroïne, une vraie, Antigone, l’insoumise, la baveuse. Celle de  la compagnie Motus, évidemment,  avec sa dégaine de garçon manqué. Mais aussi l’irréductible entêtée de Wajdi Mouawad, centre et sommet de sa trilogie de Sophocle, que j’ai vue dans cette semaine festivalière. Rien d’étonnant, à cela : j’avais privilégié les formes de l’engagement, les dénonciations des désastres ordinaires de la guerre (Irakese Gesten), les remises en question (le nationalisme et ses drapeaux, ici, une histoire yougoslave, celle de Maudit soit le traître à sa patrie), les conditionnements aussi, la «massification» sous sa forme séduisante, celle qui amène la foule à chanter d’une seule voix. Et tout ça sous fond de bruit de casserole, le même carré rouge épinglé au revers. Mais le théâtre engagé est relativement clair: comment ne pas être du côté des Alexis  contre les Créon? Non, les 55 minutes qui me hantent encore, ce sont celles que nous a assénées Romeo Castelluci. Parce que je ne sais pas quel sens leur donner. Et l’image qui me restera, c’est le plan fixe du vieil homme, sa couche aux fesses dans son décor blanc, dominé par le regard insondable du Christ d’Antonello de Messine.

– Marie-Christiane Hellot

 

La scène de la dissidence

Tel qu’attendu, l’indignation et la révolte ont traversé la plupart des spectacles de cette édition, de même qu’une certaine résistance au système, à la machine capitaliste qui broie les identités et affaiblit l’indépendance d’esprit. Il faut se réjouir d’une telle inscription du théâtre dans la Cité. D’autant que cela passait souvent, cette année, par une remise en question des conventions théâtrales et un questionnement sur le rôle du théâtre et de l’artiste. Une édition fort stimulante, très ancrée dans les questionnements de notre époque, portée par une certaine dissidence et une certaine foi dans notre capacité de provoquer des changements, de renverser la vapeur. Emblématique de cette tendance, les deux relectures d’Antigone par la compagnie italienne Motus furent des moments forts, propices à de vives émotions comme à des méditations fructueuses sur la crise actuelle du capitalisme et la révolte populaire qui s’agite un peu partout. Le Nature Theatre of Oklahoma, l’une de mes compagnies favorites, a frappé fort avec Life and Times, une formidable métaphore de la désormais inévitable mise en spectacle de soi, doublée d’une exploration féconde des sentiers de la mémoire humaine. Mais mon coup de cœur va à Maudit soit le traître à sa patrie, d’Olivier Frjlic : une découverte, un choc inattendu. Ce théâtre coup-de-poing, incisif, porté par de puissants interprètes, explorait avec intelligence les racines de ces guerres qui déchirent des peuples pourtant semblables.

– Philippe Couture

 

À la lumière du feu

Une sixième édition du Festival TransAmériques se termine en nous laissant en tête, mais surtout dans le corps, des vibrations, des secousses, des questionnements; bref, un horizon de découvertes et de sensations radicales à apprivoiser. À travers quelques morceaux de danse vus et vécus pendant ces deux semaines, force est de constater que le travail chorégraphique actuel fait écho à notre monde bouillonnant, peuplé de meurtrissures, de fissures (politiques, sociales, etc.), mais aussi de résistance. Il en ressort des œuvres ardentes, parfois ambigües, qui touchent et dérangent, qui attirent et repoussent, qui mettent en mouvement la dualité constante de l’être humain. D’ailleurs, particulièrement cette année, la lumière, souvent l’un des seuls éléments scénographiques, participe à cette exploration. Et c’est dans la pénombre, le clair-obscur, que les corps, si forts et tenaces, s’allument, s’embrasent.

– Ariane Fontaine

 

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