Critiques

Petit mal ou le cirque de garage

Bric-à-brac de pneus empilés, chaînes pendantes, planches; pénombre et fumée. On s’attend quasiment à voir un berger allemand attaché à sa cabane, mais on aperçoit aussi un mât chinois, un trampoline renversé au fond de la scène et des ballons d’exercice bleus suspendus dans un filet. Ce décor n’est pas sans rappeler certains garages ou cours à scrap de notre Québec profond.

Petit Mal est un des productions à ne pas manquer en cette troisième édition de Montréal Complètement Cirque. La compagnie finlandaise Race Horse Company arrive avec proposition originale dont le titre, s’il évoque une forme bénigne d’épilepsie infantile ou adolescente, accole un mot qui en atténue le sens au synonyme de douleur et difficulté. Deux concepts familiers aux gens de cirque dans la pratique de leur métier. 

Au début du spectacle, une séquence qui ressemble à de la lutte gréco-romaine – incluant quelques cascades – situe les interprètes comme adversaires et la dynamique entre eux apparaît plutôt rude. Les trois gars déambulent dans le décor, placent et déplacent ce qui leur sert pour les numéros en se jaugeant comme des chiens de faïence. Avec cette animosité apparente, on est loin d’une collégialité bon enfant ou de démonstrations ostentatoires de prouesses avec congratulations à la clé. Pas de texte, pas de chorégraphies, mais beaucoup d’action avec de l’acrobatie de haut niveau sur une musique country ou folk qui prend parfois des accents métal ou trash. Voilà du cirque qui sent le WD-40 et le caoutchouc noir, qui aime jongler avec le chaos. 

Deux disciplines ressortent dans Petit Mal. Le travail avec le trampoline offre une trouvaille intéressante : pendant une séquence de groupe, des ressorts sont enlevés entre la toile et le cadre pour créer des rectangles par lesquels passent les acrobates pour jouer ou circuler en-dessous de l’appareil, où Kalle Lehto effectue aussi du break dancing. Par la suite, Rauli Kosonen s’avère un infatigable trampoliniste et un prince de la vrille. Autre discipline importante dans le spectacle, le mat chinois met en valeur l’approche de Petri Tuominen. S’il peut faire une montée de dos et utiliser la force, il exploite aussi l’agilité extrême qui lui permet pirouettes et saltos ainsi que de longues et belles chutes, même à partir d’au-dessus de l’appareil. 

Tout est cohérent dans la mise en scène de Maksim Komaro et les actions, séquences ou numéros s’imbriquent aisément. Les trois interprètes de Petit Mal semblent prendre un malin plaisir à exprimer un côté sombre ou incongru de ce qui provoque la plupart du temps l’étonnement admiratif des spectateurs. Si mât chinois et trampoline sont familiers aux amateurs de cirque, le spectacle montre aussi ce que les acrobates de la Race Horse Company ont concocté pour nous avec des ballons d’exercice ou encore des pneus d’auto ou de camion. Ainsi, une planche en bois posée sur deux pneus sert à exécuter des sauts ou à projeter dans les airs des objets comme une pince monseigneur. Quand je dis cirque de garage… 

Dans le capharnaüm de Petit Mal se déclinent humour noir et dérision. Le public rit et sourit, certes, mais il fronce les sourcils et plisse le nez aussi. Ce qui ressemble à une ancienne enseigne lumineuse provenant d’un parc d’attractions nous montre une image de l’Oncle Picsou de Disney. Pendant qu’un des interprètes revêt un uniforme de police montée, les deux autres mettent un costume de cheval qu’on voit d’abord en ombre, puis qui vient galoper à l’avant scène. Quand le militaire tente de chevaucher la monture, elle se casse en deux et il ne reste qu’un corps humain à tête de cheval, bizarrement sexy, qui fait des saltos sur deux mini trampolines. Un compresseur permet de gonfler un requin de piscine et sert de séchoir à l’acrobate en sueur. 

Petit Mal a été créé en mars 2010 sous le parrainage de la compagnie Circo Aereo qui présente, dans un esprit totalement différent, le très esthétique et planant Ro-Pu à l’Usine C pendant le festival. Race Horse Company produit un cirque dont l’esthétique a des résonances davantage industrielles qu’urbaines, davantage caustiques que poétiques. Un des spectacles à voir pour sa proposition artistique, sans joliesse ni eau de rose, avec une sincérité qui peut en bousculer certains, mais qui carbure à l’audace et à l’authenticité. 

Françoise Boudreault

À propos de

Depuis une vingtaine d’années, elle fréquente le cirque comme rédactrice, journaliste, enseignante, chercheure, animatrice et spectatrice. Elle a notamment été coordonnatrice au développement professionnel pour En Piste, le regroupement national des arts du cirque.

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