Critiques

Grain(s) : Du bon théâtre engagé

Il y a diverses façons de rendre compte d’une pièce de théâtre documentaire. Le genre encourage les analyses sur les questions de fond: ici, la lutte épique d’un producteur de canola contre la multinationale Monsanto. Très documenté, basé sur des entretiens véritables, le texte témoigne d’une recherche sérieuse menée par Annabel Soutar pendant neuf ans (!). La durée de la pièce (2h35, avec entracte) souligne la complexité de la situation. Sans être un spécialiste des OGM, on ne peut manquer d’être impressionné par l’enquête de l’auteure, qui a enregistré des témoignages aussi bien au Canada qu’aux États-Unis et qui a compulsé les volumineux jugements rendus.

Un vieil agriculteur coriace, qui affirme que des semences génétiquement modifiées se sont répandues dans son champ emportées par le vent ou des camions de livraison destinés à ses voisins, lutte pour préserver son droit ancestral de réutiliser ses grains. Le géant Monsanto, de son côté, l’accuse d’avoir volé ses semences (ou de les avoir achetées à un voisin). La cause de Percy Schmeiser, qui est maintenant connue dans le monde entier, s’est soldée par des défaites jusqu’en Cour Suprême du Canada.

Le vrai défi consistait évidemment à rendre théâtral ce flot d’information et à éviter le didactisme. Dans cette troisième mouture de la pièce – la première en français –, l’auteure se place elle-même au centre de l’action par l’entremise de la comédienne Christine Beaulieu, très crédible dans ce rôle de jeune fouineuse. Quant à l’agriculteur, c’est Guy Thauvette qui le campe avec une grande maestria. Les autres comédiens jouent en français avec aisance et naturel. Mais le metteur en scène a surtout su exploiter une théâtralité qui évite que l’on s’ennuie (trop). Un claquement bien sonore par ci, un sac de semences tombant abruptement du plafond par là, un grand écran au fond pour nous jouer les lénifiantes publicités de Monsanto tiennent le spectateur en éveil.

Le jeu, surtout, est convaincant. Le naturel et les hésitations de Thauvette, l’aplomb des nombreux personnages composés souvent avec humour par les autres comédiens (avocats, experts, livreurs, chercheurs, journalistes), tous jouant avec rythme et un plaisir évident, finissaient par gagner l’attention, apparemment sans effort. Du bon théâtre engagé, c’est-à-dire, qui fait réfléchir en divertissant.

 

Grain(s)
Texte d’Annabel Soutar
Traduction de Fanny Britt
Mise en scène par Chris Abraham
Une production Porte Parole, à La Licore jusqu’au 22 septembre 2012

 

Michel Vaïs

À propos de

Docteur en études théâtrales, membre de la rédaction de JEU, il écrit dans la revue depuis le premier numéro. Secrétaire-général de l'Association internationale des critiques de théâtre depuis 1998, il voyage beaucoup à l’étranger.

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