Critiques

Et c’est ainsi qu’Allah est grand! : Leçon de choses

Connaissez-vous Par 4 chemins, l’émission animée par Jacques Languirand à la Première chaîne de Radio-Canada depuis plus de 40 ans? C’est cette émission que m’a évoquée Et c’est ainsi qu’Allah est grand!, le nouvel opus du bien-aimé Théâtre de Fortune, présenté à la salle intime du Prospero: un moment hors du temps, où l’on parle de tout et de rien, de la beauté du monde, de la place que nous y prenons, du temps qu’il fait.

Je me demande si monsieur Languirand connaît Alexandre Vialatte (probablement – cet homme est un puits de connaissances) et s’il apprécie l’esprit curieux et atypique de cet écrivain français né en 1901 et mort en 1971, qui a notamment rédigé près de 900 chroniques hebdomadaires pour le quotidien La Montagne, y donnant libre cours à sa fantaisie et les achevant toute par la formule «Et c’est ainsi qu’Allah est grand!», qui donne son titre à la pièce.

Mise en scène par Jean-Marie Papapietro, la pièce est un hommage à Vialatte, composé à partir de certaines de ses chroniques et se concluant par un clin d’oeil à l’émission télévisée française L’invité du dimanche où fut invité Vialatte en 1969, en compagnie d’autres célébrités du moment, dont Remo Forlani qui le décrivit ainsi: «Un monsieur âgé, coiffé d’un petit chapeau pas joli, un petit chapeau un rien ridicule même, un monsieur souriant qui nous reçut dans un appartement déprimant à souhait et plein de caisses en carton ayant contenu des jus de fruits et des sardines, et bourrées de coupures de presse et de manuscrits.» (Remo Forlani, Entretiens, Éd. Subervie, 1976). 

Ce monsieur, Gaétan Nadeau l’incarne avec douceur et maniérisme, nous instruisant de sujets animaliers insolites, nous délivrant des dictons loufoques avec le plus grand sérieux («L’homme, descendu du singe, y retourne assez volontiers.»; «Avec de la vitesse on fait tout sauf de la lenteur.»), bref, nous donnant accès à un esprit érudit sortant de l’ordinaire et qui vaut la peine d’être connu. Vous l’aurez compris, on est en plein dans le mandat du Théâtre de Fortune: «produire des spectacles conçus à partir d’œuvres fortes de la littérature universelle».

Point faible du spectacle, la mise en scène manque malheureusement d’inventivité, le personnage se contentant de monologuer assis à son bureau tout en se versant du thé. On peine à donner du sens aux minuscules déplacements effectués laborieusement par le comédien assis sur sa chaise à roulettes, traînant avec lui le bureau, également sur roulettes.

De temps à autres, une voix off évoque la correspondance de Vialatte avec son amie Ferny Besson, tandis que des extraits radio nous indiquent la diversité des sources auxquelles s’abreuvait son inspiration, mais ces intermèdes ne suffisent pas à donner de nouveau souffle au monologue qui semble parfois s’étirer à l’excès. Le début du spectacle, où l’on nous projette des illustrations animées (Pierre-Yves Cezard) qui font écho aux titres des chroniques à suivre, présente également des longueurs.

Toutefois, découvrir ou redécouvrir ainsi Vialatte et s’autoriser une pause dans un monde qui va bien vite pour décortiquer les moeurs maritales de la mante religieuse, découvrir l’histoire du chien qui fut roi de Norvège ou apprendre que les poulets sont des bêtes de l’apocalypse, est aussi plaisant que désopilant!

 

Et c’est ainsi qu’Allah est grand!
Texte d’Alexandre Vialatte
Mise en scène par Jean-Marie Papapietro
Une production du Théâtre de Fortune, au Théâtre Prospero jusqu’au 24 novembre 2012

 

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