Articles de la revue JEU 145 : Franchir le mur des langues

À quand un théâtre montréalais bilingue?

Le français est en déclin à Montréal. Le recensement 2011 est clair à ce sujet. La proportion des gens qui ne parlent que le français à la maison est de 56,5%. Bientôt, cet indice passera inévitablement sous la barre des 50%. Il y a de quoi s’inquiéter. Et ce, malgré le fait que ces chiffres soient peu nuancés. Il faut en effet cesser de penser que la langue parlée à la maison est le seul facteur à considérer dans l’équation. En octobre dernier, dans une entrevue accordée à Isabelle Hachey de La Presse, le philosophe Daniel Weinstock s’en exaspérait. Il déclarait qu’il y avait «quelque chose d’excessif à se préoccuper de la langue parlée à la maison, comme si cela pouvait devenir un objet de politique publique1». Il va de soi que de nombreux immigrants parlent à la maison leur langue d’origine, mais qu’ils utilisent le français dans l’espace public. La réalité est ainsi bien plus complexe que ce qu’en dévoilent les chiffres du recensement.

Néanmoins, personne ne peut nier le recul du français dans la métropole. Le gouvernement de Pauline Marois s’apprête à prendre le taureau par les cornes en affermissant la Charte de la langue française et en essayant de l’appliquer à l’enseignement dans les cégeps. La bourde commise par la ministre de l’Éducation Marie Malavoy, qui a récemment qualifié l’anglais de «langue étrangère», témoigne d’ailleurs de sa volonté de freiner la prépondérance de cette langue dans plusieurs secteurs, de faire de cette lutte une priorité. Rien de neuf sous le soleil. Devant les statistiques alarmantes, les amoureux du français peuvent difficilement ne pas acquiescer à cette détermination.

Le combat des artistes?

Les gens de théâtre, traditionnellement, sont du combat. Le théâtre québécois, fortement identitaire, et essentiellement textocentriste, a fait de l’exaltation francophone un mantra et de la célébration des particularités du français québécois une habitude. Nos artistes de théâtre, soucieux de l’inscription de notre langue au cœur de l’Amérique et très souvent habités par une grande ferveur nationaliste, n’ont jamais déposé les armes et se font la plupart du temps les porteurs d’un théâtre d’affirmation francophone.

Mais, si l’importance du français dans l’espace public montréalais est à réaffirmer, il n’incombe pas nécessairement aux artistes de le faire. On a pu faire ce constat lors d’un débat qui a récemment opposé les membres du groupe Radio Radio et le chroniqueur Christian Rioux, qui s’inquiétait de la mauvaise influence que pourrait avoir le chiac chanté par la formation acadienne sur la qualité du français parlé au Québec2. On se serait soudainement cru de retour en 1968, au soir de la première des Belles-Sœurs, quand le joual intempestif de Michel Tremblay écorchait les oreilles sensibles. Or, sans surprise, la position de Rioux a été fortement décriée par de nombreux commentateurs, qui ont mis en lumière le fait que, si le chiac peut s’apparenter pour les Québécois à une menace d’assimilation par l’anglais, il a sa place dans des chansons qui n’ont d’autre objectif que de refléter une réalité et d’explorer les possibilités rythmiques et poétiques d’une langue populaire. Il y a indéniablement là une richesse.

Il serait temps, donc, que les frottements linguistiques et les croisements culturels observés sur le territoire montréalais, desquels surgissent des conflits, mais également des échanges fertiles, obtiennent un écho sur nos scènes. Il se trouve d’ailleurs qu’une nouvelle génération d’artistes, aussi souverainiste et aussi attachée au français soit-elle, n’envisage plus son identité selon un rapport de confrontation avec l’altérité anglophone et allophone. Peut-être en résulte-t-il une perception inédite de l’identité québécoise, qui serait désormais partiellement définie par le bilinguisme montréalais plutôt que par l’appartenance stricte à la culture francophone? La minorité anglophone du Québec est inscrite dans l’ADN culturel de cette ville depuis toujours: à quoi bon refuser de l’observer d’un œil artistique et de l’interroger au théâtre, lieu par excellence de représentation du vivre-ensemble? Nous sommes d’avis que le multilinguisme, une fois répercuté, cristallisé sur une scène de théâtre, constitue un monde foisonnant de possibilités esthétiques.

Quelques raisons de se réjouir

Il y a déjà, dans la métropole, nombre d’efforts dans la bonne direction qu’il nous faut souligner ici. Pensons tout d’abord à ces compagnies qui œuvrent à faire connaître, dans la langue de Shakespeare, la dramaturgie francophone du Québec. Il faut en premier lieu nommer Talisman Theatre, dont c’est précisément le mandat. La compagnie, fondée en 2005 par Emma Tibaldo et aujourd’hui pilotée par Lyne Paquette, a monté jusqu’ici des pièces de Daniel Danis, Michel Marc Bouchard, Marilyn Perreault, Sarah Berthiaume, Pierre-Michel Tremblay et Suzie Bastien. Voilà bien une démarche qui a de quoi susciter l’intérêt d’un public plus linguistiquement mixte que d’ordinaire.

Fondé en 1987, Imago Theatre travaille parfois dans le même sens. Au cours des dernières années, la compagnie dirigée par Clare Shapiro a créé Au Champ de Mars: A Story of War, un texte de Pierre-Michel Tremblay et Ana, une pièce bilingue de Pierre-Yves Lemieux et Clare Duffy coproduite avec les Écossais du Stellar Quines Theatre. En 2013, elle va s’attaquer à Thinking of Yu, une pièce de Carole Fréchette qui sera mise en scène par Micheline Chevrier. Dirigé par Guy Sprung depuis 1997, Infinitheatre ajoute son grain de sel, notamment en s’intéressant à Daniel Danis, Carole Fréchette, Nicolas Billon et François Archambault. Le Teesri Duniya Theatre a récemment monté The Poster de Philippe Ducros. Il ne faudrait pas oublier que le Centaur met à l’affiche, presque chaque saison, le texte d’un francophone du Québec traduit en anglais. En octobre dernier, Harry Standjofski y dirigeait August, An Afternoon in the Country de Jean Marc Dalpé.

Il serait temps de remédier à la trop rare présence des auteurs anglo-montréalais dans les théâtres francophones de la ville. On les compte pour ainsi dire sur les doigts d’une main. En 2011, le Théâtre d’Aujourd’hui a eu l’audace de nous faire découvrir un texte de Greg MacArthur, Toxique ou l’Incident dans l’autobus, traduit par Maryse Warda et mis en scène par Geoffrey Gaquère. On ne saurait trop remercier Marie-Thérèse Fortin, directrice artistique à l’époque, d’avoir osé briser un interdit en programmant un auteur anglophone dans une maison qui, depuis la fin des années 60, «se consacre exclusivement à la création, la production et la diffusion de la dramaturgie québécoise et canadienne d’expression française». Combien de temps faudra-t-il attendre avant que cela se reproduise? Outre Greg MacArthur, Elyse Gasco et Johanna Nutter, on aurait du mal à nommer d’autres auteurs anglo-montréalais montés en français. Quant aux auteurs canadiens-anglais offerts au Québec dans la langue de Molière, hormis Colleen Wagner (le Monument), Morris Panych (Vigile (ou le Veilleur), les Dishwasheurs), Trevor Ferguson (le Pont), Mansel Robinson (II (deux)) Michael Mackenzie (la Baronne et la Truie), et Kristen Thomson (Attends-moi), est-ce que vous en connaissez?

Heureusement, il y a des créateurs pour travailler librement dans une langue officielle puis dans l’autre, et parfois même dans les deux langues en même temps. Ceux-là, Robert Lepage leur a indéniablement ouvert la voie. Pensons à Marie Brassard (Infrarouge), Catherine Bourgeois (Joe Jack et John), Annabel Soutar (Porte Parole), Alexandre Marine (sous la bannière du Rideau Vert aussi bien qu’au Centaur), Jacob Wren (PME-ART) et Stacey Christodolou (The Other Theatre). Bien que le type de dramaturgie qui est privilégié de ce côté ne soit pas des plus novateurs, il faut tout de même souligner le partenariat entre le Théâtre du Rideau Vert et le Centre Segal, qui nous a jusqu’ici donné Vigile (ou le Veilleur)/Vigil et Une musique inquiétante/Old Wicked Songs, deux spectacles mis en scène par Martin Faucher. D’autres productions ont été jouées récemment dans la métropole en alternance en français et en anglais. Pensons au Traffik Femme du Trunk Collectif, à My Pregnant Brother/Mon frère est enceinte des Productions Freestanding, et à Invisible Atom de 2 b theatre company (Halifax).

On ne parle pas assez souvent des nombreux comédiens qui travaillent dans les deux langues. Pensons, parmi les plus jeunes, à Éloi ArchamBaudoin, Delphine Bienvenu, Romy Daniel et Catherine De Sève. Il y en a beaucoup au Québec, mais aussi dans tout le Canada. Ces interprètes possèdent un atout considérable, un net avantage qu’il faudrait exploiter, et pas seulement en télévision, en cinéma ou en comédie musicale. On dit qu’il n’y a qu’au Québec qu’on peut faire jouer un spectacle en deux versions, l’une française et l’autre anglaise, par une seule et même distribution. Si on allait plus loin que l’alternance des langues, si on misait vraiment sur cette force: imaginez les portes que ça pourrait ouvrir, les rapprochements que ça pourrait occasionner!

Il est aussi des directeurs artistiques qui nous donnent des raisons d’espérer, parce qu’ils ne voient pas plus de frontières entre les langues qu’entre les disciplines. On se réjouit, par exemple, de constater que Jack Udashkin (à la Chapelle) et Jasmine Catudal (au OFFTA et maintenant à l’Usine C) privilégient l’originalité des démarches, la singularité des approches, et ce peu importe dans quelle langue les spectacles sont donnés. On sent la même liberté, la même curiosité, le même élargissement des horizons du côté des Écuries. Il faut aussi garder à l’œil le MAI et le studio du Centre Segal, où l’on hésite de moins en moins à juxtaposer les spectacles des anglophones et des francophones. Soulignons également l’ouverture dont Denis Bernard fait preuve à la Licorne en jetant par différents moyens des ponts entre les communautés linguistiques, notamment en offrant certaines représentations avec surtitres, comme on le fait aussi depuis un certain temps au Centre Segal.

Encore du chemin à parcourir

Malgré tout, il y a peu de lieux, peu d’événements qui incitent les artistes de théâtre francophones et anglophones à croiser le fer, à travailler main dans la main, à créer véritablement ensemble. Quand on voit, lors de certaines soirées organisées par le Festival Fringe, les communautés s’unir, les deux langues se frotter l’une à l’autre, il faut avouer que ça nous fait rêver. Les jeunes créateurs de théâtre – à l’image de ceux qui appartiennent à la scène musicale montréalaise, telle l’emblématique formation Arcade Fire – sont plus ouverts à des allers-retours entre le français et l’anglais que leurs prédécesseurs. Nous en avons l’intuition, le sentiment, l’espoir. Nous sentons que le contexte est favorable, mais nous sommes bien conscients aussi qu’il reste beaucoup de chemin à parcourir.

Nous rêvons de voir sur la scène théâtrale québécoise des dialogues plus nourris, des preuves d’hybridation, de croisement, d’entrelacement, des références, des cultures et des langues qui s’entrechoquent pour créer des matières neuves, donner des résultats inusités, insoupçonnables, qui seraient plus que la somme des parties. Arriverons-nous un jour à vaincre une fois pour toutes les peurs, qui sont encore légion et souvent déraisonnées. Parviendrons-nous à transformer nos préjugés et nos rivalités pour en faire une matière à penser notre société selon de nouveaux paradigmes, dans un rapport moins conflictuel entre les langues et les cultures? C’est notre souhait le plus cher.

Christian Saint-Pierre et Philippe Couture

1. Isabelle Hachey, «Recul du français à Montréal», La Presse, 25 octobre 2012, p. A12.

2. Christian Rioux, «Radio Radio», Le Devoir, 26 octobre 2012, p. A3.

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