Critiques

Le roi se meurt : Cérémonie grotesque

C’est probablement la meilleure pièce d’Ionesco. Après les pirouettes verbales et les excentricités pures du maître de l’absurde, la désarticulation du langage et la caricature des comportements petits-bourgeois, Ionesco décrit une expérience intime et douloureuse: son agonie à la suite d’une longue maladie, qui a failli le laisser sur le carreau à 53 ans. Écrite dans l’urgence en une dizaine de jours, la pièce a eu sur lui un effet thérapeutique.

On y voit un homme qui se meurt. Un roi, comme nous le sommes tous devant la fin. Un homme bien entouré mais qui devra tout abandonner, humains, objets, expériences, pour s’avancer seul vers le néant. Lorsque son univers se détraque, Bérenger 1er passe par toutes les étapes du refus, de l’aveuglement, de la révolte, de l’acceptation, du renoncement, de l’abandon, aidé par ses deux femmes, son médecin-chirurgien-bactériologue-bourreau-astrologue, sa servante-infirmière et son garde.

Le metteur en scène Frédéric Dubois s’est déjà mesuré à des œuvres fortes, de Ducharme, Ronfard, Shakespeare ou Tchekhov, qu’il a servies avec audace et imagination. Ses débuts au TNM suscitaient donc des attentes certaines. Avec Le roi se meurt, il a pris des décisions hardies, mais pas toujours à bon escient. Ainsi, la scénographie d’Anick La Bissonnière est une réussite: deux chaises devant un immense miroir qui reflète la vaste salle du théâtre et le public. Deux banales chaises pivotantes en bois dur comme on en trouvait dans les bureaux jadis, qui accueillent l’une après l’autre le postérieur royal, la seconde avec des bras pour le mourant proche de la fin. Bravo pour cette utilisation de l’espace, pour les entrées par les allées et les séquences au balcon, que tout le monde peut suivre dans le miroir. Bravo aussi pour les costumes aux traînes interminables de Linda Brunelle. Là-dessus, les éclairages de Martin Labrecque évoquent autant le faste d’une cour en déchéance que le vide qui envahit tout graduellement. (Pas assez graduellement, cependant: pourquoi un noir soudain élimine-t-il tous les personnages secondaires, alors que l’auteur demande qu’ils disparaissent un à un, par un «artifice scénique»?)

Mais les autres choix de Dubois me laissent sceptique. Car la distribution propose deux «audaces»: un Roi jeune aux cheveux longs (Benoît McGinnis) et un Garde joué par un enfant (Émilien Néron). Pourquoi? On ne sait pas. En l’absence d’explication du metteur en scène, cela apparaît comme des lubies. Si la jeune Reine Marie, jouée en séductrice nunuche par la grande et belle Violette Chauveau, convainc et fait sourire, si la Reine Marguerite, qu’Isabelle Vincent campe avec autorité (sans pourtant la prestance de Denise Pelletier à la NCT il y a 50 ans!), rend justice au texte que l’on entend distinctement (c’est aussi le cas de Patrice Dubois en médecin), si Kathleen Fortin en Servante rondelette exprime toute la candeur du bon peuple, sa résignation et sa bonté maternelle, les deux autres passent à côté de la cible.

Certes, un roi jeune montre qu’on peut mourir à tout âge, rend crédible la vie de dilettante que le souverain a menée avec sa jeune femme appétissante. Seulement, lorsqu’il trébuche et se relève, lorsque sa démarche s’alourdit et que ses membres deviennent pesants, lorsqu’il s’avance vers la décrépitude, le jeune McGinnis devient moins crédible. Je me souviens d’André Montmorency dans ce rôle au TNM en 1988 (mise en scène de Jean-Pierre Ronfard), qui m’avait arraché des larmes, émotion aggravée par le grotesque de son entourage. Quant au Garde, avec son porte-voix, il représente le bras armé du royaume et son entreprise de relations publiques. Un jeune garçon montre bien le caractère dérisoire et pathétique du personnage, mais outre des imprécisions de jeu bien compréhensibles (car on demande beaucoup à cet enfant!), il manque au Garde la grandeur déchue d’une armée en déroute.

Car à vouloir tordre le cou aux exigences de l’auteur, pourquoi se contenter du Roi et du Garde? Une Servante jouée par une pin-up ou une Reine Marie composée par une obèse auraient fait perdre tout leur sens aux deux personnages. Il faut une dose de réalisme pour faire accepter par contraste les aspects grotesques du dialogue ou les accessoires anachroniques, comme l’aspirateur de la Servante ou les sandales tongs du Roi. Sinon, on risque de basculer dans le n’importe quoi, comme ce fut le cas dans la désastreuse mise en scène de Gregory Hlady à la Veillée en 1994.

Malgré ces obstacles, heureusement que dans cette production du TNM, le texte, remarquable d’intelligence et d’esprit, a pu être rendu avec clarté.

Le roi se meurt
Texte: Eugène Ionesco
Mise en scène: Frédéric Dubois
Au TNM jusqu’au 9 février 2013

 

Michel Vaïs

À propos de

Docteur en études théâtrales, membre de la rédaction de JEU, il écrit dans la revue depuis le premier numéro. Secrétaire-général de l'Association internationale des critiques de théâtre depuis 1998, il voyage beaucoup à l’étranger.

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