Critiques

Les trois exils de Christian E. : Une performance d’acteur à ne pas rater

Pour ce spectacle, il a reçu le Prix d’interprétation masculine – Québec, remis par l’Association québécoise des critiques de théâtre à l’issue de la saison 2010-2011: une distinction largement méritée, car Christian Essiambre y est extraordinaire!

Les trois exils de Christian E., c’est son histoire, celle d’un comédien originaire de McKendrick, au nord du Nouveau-Brunswick, qui a quitté sa terre natale en direction de Montréal dans l’espoir d’y devenir une star. Pas facile, quand on traîne avec soi un accent acadien si présent qu’il rebute aussi bien les réalisateurs publicitaires que les metteurs en scène. Christian E. a beau être tenace, enchaînant les cours de diction, rien à faire: il passe le plus clair de son temps dans son appartement en sous-sol, à jouer à des jeux vidéo, faisant son trou au sein d’une communauté virtuelle à défaut de se faire de nouveaux amis. Il est loin le temps où il passait des journées entières avec ses trois cousins du même âge que lui, à descendre des montagnes en planche à neige ou à plonger dans des cascades au fond du bois.

Écrit conjointement par Christian Essiambre et par Philippe Soldevilla, lequel signe la mise en scène du spectacle, le texte est fort bien construit, mêlant adroitement l’humour et le drame; les anecdotes et les réflexions sur l’exil, le poids de l’absence, les regrets, les abandons; le cheminement personnel et les références historico-culturelles («non, La Sagouine ne parle pas chiac!»). Les transitions entre les courtes scènes, dans lesquelles Essiambre incarne différents personnages, sont extrêmement habiles, tant du point de vue narratif que de celui de la mise en scène. Le comédien y fait la preuve de son immense talent de conteur, de sa remarquable habileté physique et de son inépuisable énergie. Chaque personnage possède sa gestuelle et ses intonations propres, et jamais le comédien ne s’emmêle, impeccable dans sa diction, ses mimiques, ses déplacements. Il est même des scènes où il incarne plusieurs personnages à la fois, par exemple celle impliquant les quatre cousins, ou celle où des touristes font des commentaires sur son interprétation de Tom Pouce dans La Sagouine. Il y est tout aussi irréprochable que dans ses dialogues avec un interlocuteur absent, dans les passages narratifs, ou dans les scènes où il se bat avec une chaise (!).

La mise en scène est à la fois précise et inventive, exploitant à merveille les divers talents du comédien sur un plateau totalement vide, à l’exception de cette chaise qui offre des possibilités que l’on n’aurait pas soupçonnées. On n’est pas surpris que Soldevilla ait reçu en 1998 le prix John-Hirsh du Conseil des arts du Canada, «en reconnaissance de son oeuvre de metteur en scène et d’un travail qui annonce des réalisations majeures sur le plan de l’excellence et de l’originalité».

Les trois exils de Christian E. est aussi une réflexion sur l’errance, à l’image de celle qu’ont connue les Acadiens, trouvant dans le cercle familial un refuge et des racines, racines qu’Essiambre s’est évertué à faire oublier, mais qui le rattrapent aussitôt qu’il retourne chez lui, inquiet et triste de constater que certains des êtres qui lui étaient les plus chers lui sont un peu devenus étrangers et que d’autres ont disparu. Mais Essiambre est un optimiste, bien déterminé à «ne plus laisser les bouttes tristes briser tout le reste» et convaincu que la plus belle histoire du monde, c’est celle des quatre cousins nés en sept jours de quatre soeurs différentes. On souhaite que les années à venir lui réservent moins de vaches maigres que celles qu’il a connues lors de son arrivée à Montréal, et que son talent continue d’être reconnu à sa juste valeur.

Les trois exils de Christian E.

Texte et interprétation: Christian Essiambre. Texte et mise en scène: Philippe Soldevila. Assistance à la création: Alexandre Fecteau. Éclairages: Marc Paulin. Collaboration artistique: Marcia Babineau, Christian Fontaine et Pascal Robitaille. Une coproduction du Théâtre Sortie de Secours et du Théâtre l’Escaouette. Au Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 2 février 2013, puis en tournée.

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