Critiques

Humanity Project : We are one

Les puristes s’insurgeront, s’attarderont sans doute au fait que Humanity Project de Paula de Vasconcelos n’est pas assez théâtralisé, que la danse n’y joue pas toujours le premier rôle, que la musique qui le soutient échappe parfois à l’entendement, oscillant du minimaliste au tonitruant. Ceux-là n’auront pas compris le côté profondément humain de l’aventure, cette transposition à la scène de la dichotomie même de notre existence, cette valse-hésitation que nous dansons constamment avec l’autre, les autres, qui parfois nous étouffent et nous annihilent, gommant toute velléité de s’affranchir de la masse, mais à d’autres moments nous portent moralement ou littéralement, comme le propose la chorégraphe, lors de moments particulièrement réjouissants.

D’entrée de jeu, Paula de Vasconcelos nous fait comprendre qu’ici, aucun participant ne se diluera dans la masse, que le groupe peut vaincre uniquement parce qu’il est la somme des individus – et des individualités – qui le composent. Certains sont blonds, d’autres grands et minces, aux cheveux frisés, deux arborent fièrement leur ventre de femme qui porte la vie. Des adolescents côtoient un vieil homme encore allègre (et certains soirs une petite fille). Partout, des touches de couleur vive, des regards francs qui n’hésitent pas à dévisager le public.

Une trentaine de ceux qui prennent possession de la scène de la Cinquième Salle sont des non-professionnels ayant choisi de s’investir pendant un an dans le projet, soucieux de participer à l’érection de cet édifice qui adopte chaque soir une morphologie unique. Six d’entre eux brûlent les planches au quotidien.

Si, au début, on tente de les dissocier, notant un geste à la portée plus large, des pieds mieux pointés, on finit rapidement par abdiquer. Le propos est autre. On parle plutôt de marche vers l’avant, de relations qui se nouent, d’amitiés qui se sédimentent, d’amours qui se déploient ou se disloquent, de courants contraires qui nous font ployer, du poids que l’autre peut exercer sur nous, de la nécessité d’être vu, compris.

La musique d’Owen Belton, tantôt simple habillage atmosphérique, tantôt folle exubérance, suggère plus qu’elle impose, mais on y reconnaît ici et là certains motifs. Paula de Vasconcelos joue elle aussi le jeu des rappels, comme un compositeur qui énonce une dernière fois ses thèmes lors de la réexposition d’une forme sonate.

On sent aussi un véritable travail pictural. Sculptées par les éclairages de Stéphane Ménigot, certaines images font réfléchir, la plupart émeuvent: ces «photo » de groupes prises dans le cadre des trois portes qui finissent par s’ouvrir sur le mur bleu à l’arrière (signé Paul-Antoine Taillefer et Joshua Lamb), ces corps qui s’imbriquent l’un dans l’autre, ce couple seul au milieu de la foule, l’aîné qu’on n’intègre plus au quotidien de la cité, ce trio d’hommes, la force se révélant toujours au service de la tendresse. Le mystère de la vie qui bat, en toute impunité. Le reste au fond n’a que bien peu d’importance.

Humanity Project
Conception, mise en scène et chorégraphies: Paula de Vasconcelos
Une production de Pigeons International
À la Cinquième salle de la Place des Arts jusqu’au 23 février

 

Lucie Renaud

À propos de

Décédée en 2016, elle était professeure, journaliste et rédactrice spécialisée en musique classique, en théâtre et en nouvelle littérature québécoise.

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