Jérémie Battaglia

Pourquoi j’écris ici et maintenant ? J’écris parce que ça résonne, ici, maintenant, dans ma ville, et que je n’ai d’autre choix que de m’arrêter, d’écouter et de reformuler ces échos. Pour qu’ils résonnent à nouveau sous un autre éclairage, digeste ou indigeste. J’écris pour réentendre le monde et peut-être finir par en comprendre une partie. Le début, au moins. Avant la fin.

SÉBASTIEN – Lors du Festival du Jamais Lu en avril 2011 / J’ai écrit un texte pour la soirée d’ouverture / Qui s’intitulait / Prendre position

Comme la ligne éditoriale était / Jusqu’où te mènera ta langue tu suite / J’avais décidé de me concentrer sur l’instant présent / Le tu suite

Un acteur partait de la salle / Et prenait position sur scène / Au bar le O Patro Vys / Énumérant chacun des gestes qu’il posait / (Un peu comme ce que je fais présentement)

Il était alors énervé par la fille au bar qui faisait du bruit en servant des bières / Prétextant un manque de respect à son égard / L’insultant / Sacrant / Puis ségréguant les spectateurs / Selon leurs désirs individuels / Pour finalement se faire avaler par la scène qui s’ouvrait en bouche énorme / (Y a pas à dire / On avait du budget)

Un texte simple où il était question du sens de l’action / De ce qu’implique prendre position / À petite échelle / Dans l’immédiat / Sur notre entourage

Puis / L’équipe est allée faire un extrait de Jusqu’où te mènera ta langue ? / À Longueuil / Je n’y étais malheureusement pas / J’étais à Québec pour jouer une de mes pièces

Ce jour-là / C’est Dany Boudreault qui a lu mon texte

Après / Je lui ai écrit

– Eille, Dan ! Comment ça s’est passé lundi au Théâtre de la Ville ?

Il m’a répondu

DANY – Tout un débat autour du sacre… Maints détails juteux… Je te raconterai ça un peu mieux en personne. En lisant ton texte, je me sentais danser avec une chainsaw au milieu d’une foule de fillettes… Qui l’aurait cru… J’espère que ton show va bien ! xx

SÉBASTIEN – Une chainsaw ? Une foule de fillettes ?

Ok / Par curiosité / J’ai compté / 29 / Y avait 29 sacres dans mon texte qui contenait 1 934 mots / Ça donne 1,5 % / Mon texte contenait 1,5 % de traces de sacre

Pis là / Je compte pas le nombre de mots au total / Qui ont résonné à Longueuil ce jour-là / Ceux des dix autres auteurs additionnés ensemble / On serait dans le zéro virgule quelque chose

Mais c’est pourtant juste ça que certaines personnes ont retenu / La foule de fillettes qu’elles sont devenues / Pendant qu’on parlait d’enfants tués / Par des guerres atroces / De la fragilité du rôle de l’artiste / D’un enfant à naître qui n’est pas venu / Mais aussi de plottes à tire / Ce sont les sacres qu’ils ont retenus

J’en revenais pas / Mon texte mineur avait fait un frette / Pis j’avais manqué ça

Un acteur ou une actrice s’avance.

UN ACTEUR OU UNE ACTRICE – On est laid quand on sacre

SÉBASTIEN – Disaient certains

Un autre acteur ou actrice s’avance.

UN ACTEUR OU UNE ACTRICE – On entend juste ça, on entend pus rien

SÉBASTIEN – Ce jour-là / Un ange fatigué a passé / Pour pitcher / Dans un ultime effort / Un boomerang du temps d’avant / Dans la face d’une foule de fillettes longueuilloises

Ce jour-là / 29 mots-chainsaw venaient prouver qu’ils dérangeaient encore / Ils ont rappelé à la foule de fillettes d’où elles venaient / 29 mots-chainsaw qui portaient malgré eux des relents de honte ouvrière / Qui sont restés au travers de la gorge / Comme un morceau de Petit Québec bouffé trop vite sur l’heure du lunch à l’usine / 29 mots-chainsaw / Qui les ont ramenées à notre sacro-sainte pauvreté de l’est des villes / Qui les ont ramenées à notre plancher de vaches laitières / Qui ont transformé le siège du théâtre en banc d’église / Le cul criant ô inconfort / Au lieu de les élever dans le ciel du bon goût

Ne savent-elles pas que dans la bouche de notre génération / Le sacre est devenu presque laïque / Qu’il est encore et toujours une partie intégrante de notre langue parlée / Qu’il est devenu substantif / Verbe / Et même adverbe / Qu’il est devenu un héritage culturel / Que des auteurs s’en servent / Pour décrire des réalités / Pour en faire de la poésie

La foule de fillettes se serait probablement étouffée / Avec la sauce brune de Simon Boudreault / Pis elle aurait sûrement saigné des tympans / En entendant la langue enfirouapante de Fabien Cloutier / Deux auteurs dont j’admire l’alignement des mots

Pis si les églises peuvent devenir des condos / Les sacres peuvent devenir des mots beaux

Une actrice s’avance.

UNE ACTRICE – Moi, mes étudiants parlent moins bien que moi / Et mon rôle, c’est de leur apprendre des beaux mots / Et votre rôle à vous, c’est de nous en apprendre à nous

SÉBASTIEN – A dit une professeure

En 68 / Tremblay sortait ses belles-sœurs du placard / Et réussissait à donner un autre rôle au théâtre d’ici / Se reconnaître / Enfin / Et ce jour-là en 2012 / On retournait à un vieux débat / Le théâtre sert-il à se reconnaître ou à s’éduquer / Comme si le théâtre ne pouvait être qu’une seule chose

Mais je ne juge pas la foule de fillettes / Parce que si elles ont réagi aussi fortement / Il y a une raison / Peut-être qu’elles ne veulent plus se reconnaître là-dedans ? / Qu’elles veulent / Se voir / S’entendre / S’élever autrement ?

Puis j’ai pensé / L’art / C’est à la fois / Le bruit de la chainsaw / Et la manière dont on la brandit / Des fois le bruit enterre tout / Des fois y est pas assez fort / Mais soyons clairs / On peut tout faire avec une chainsaw / Et son moteur mérite d’être entendu par tout le monde / Y compris les foules de fillettes

Ce soir / Tranchons le débat avec une chainsaw / Pis laissons donc notre langue aller où elle veut / Comme elle veut

Un acteur arrive sur scène avec une chainsaw. Il s’installe au centre. Temps. Il se concentre. Puis, il active la chainsaw. Les corps sur scène n’ont d’autre choix que de se répandre par spasmes de danse contemporaine. C’est beau, c’est grandiose, c’est de l’art.

Fin

Sébastien David

À propos de

Sébastien David est comédien, auteur et metteur en scène. Il est diplômé de l’École nationale de théâtre en interprétation. Auteur primé, on lui doit T’es où Gaudreault précédé de Ta yeule Kathleen, Les Morb(y)des, Les Haut-Parleurs et Dimanche napalm. Il est également directeur artistique et général de la Bataille.

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