Articles de la revue JEU 146 : Jusqu'où te mènera ta langue ?

Le grand frère australien en visite. Entretien avec Bruce Gladwin

En 2008, avec ma complice Amélie Dumoulin et un CD des Bangles, nous avions conduit sur la route 133 Sud jusqu’à la frontière américaine. Une fois les douanes franchies – no-beef, no-meat, no-big-deal-at-all – nous avions longé le lac Champlain, sur la route 89, et tracé notre chemin jusqu’à Burlington, au Vermont. Il fallait d’abord dénicher un motel bon marché pour ensuite nous rendre au mall, lieu semi-trash transformé pour l’occasion en théâtre in situ. Notre billet en main, nous étions très excitées d’assister au spectacle small metal objects de la compagnie australienne Back to Back Theatre (une compagnie dont le mandat d’inclure des acteurs ayant une déficience intellectuelle et de créer en collectif était en plusieurs points similaires au mandat de notre compagnie, Joe Jack et John). Inspirées, mystifiées, galvanisées par ce spectacle, nous sommes parties à la découverte du centre-ville de Burlington. Nos pas nous menèrent vers une chapelle anglicane, où était présenté un spectacle de musique du groupe A Silver Mt. Zion. Really ? How much ? 10 bucks, c’est tout ? (Soupir.) Burlington, I love you.

Le lendemain, malgré une nuit perturbée par le bruit des camions lourds et un matelas mûr pour la retraite, nous avions des ailes. Nous avions réalisé que Joe Jack et John n’était plus seule au monde, elle avait un grand frère. Il vivait de l’autre côté de la planète, certes, mais il était beau, fort et intelligent. Nous pouvions rentrer au bercail, inspirées que nous étions par ces liens fraternels.

En mai prochain, notre grand frère viendra à Montréal, une ville qu’il a hâte de visiter et qu’il qualifie de « cultural epicenter in North America ». Isn’t it nice ? Le Back to Back Theatre débarque au FTA avec Ganesh Versus the Third Reich. La pièce, qui fut créée en octobre 2011, a depuis reçu les éloges du public et de la critique ainsi que quelques distinctions, le tout suscitant une tournée internationale qui la mène jusqu’à nous.

Ganesh… raconte l’histoire du dieu hindou à tête d’éléphant qui entreprend un voyage en Allemagne nazie afin de récupérer le svastika, un symbole hindou ancien antérieur à la croix gammée. Un second récit prend forme, celui d’un jeune homme voulant créer une pièce de théâtre sur Ganesh, dieu vainqueur d’obstacles. À cette quête fantaisiste de la récupération du svastika se greffe donc une partition présentant quatre acteurs ayant une déficience intellectuelle et un metteur en scène zélé en train de monter une production théâtrale. « Il s’agit d’une autobiographie romancée de notre compagnie dans le processus de création d’une pièce », explique Bruce Gladwin, directeur artistique du Back to Back Theatre et metteur en scène de Ganesh… Le spectacle passe donc sans prévenir d’une réalité à l’autre : d’une fiction historique à un processus créatif. Cette façon de faire soulève plusieurs questions pertinentes quant à l’abus de pouvoir, l’appropriation culturelle (le droit de raconter une histoire ou non), les responsabilités de l’artiste, la présence en scène de personnes avec une déficience, etc. : autant de thèmes sur lesquels j’ai eu le plaisir de m’entretenir avec Bruce Gladwin et de découvrir un metteur en scène et son art de faire.

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Comment en êtes-vous arrivé au Back to Back Theatre ?

Bruce Gladwin – Il y a peu de compagnies en Australie qui écrivent en collectif, la plupart travaillent à partir d’un texte déjà existant. J’ai toujours aimé les processus créatifs, et le Back to Back Theatre est un endroit fantastique pour s’y livrer. Déjà, comme public, avant d’y être directeur artistique, je trouvais le travail de la compagnie très intelligent. Les interprètes étaient intuitifs et justes ; pourtant, ils étaient définis comme « handicapés intellectuels » ; une déclaration paradoxale à mon sens. Quand j’ai débuté comme directeur artistique du Back to Back Theatre, j’ai voulu créer un spectacle sur l’intelligence. Qu’est-ce que l’intelligence ? Ce fut le point de départ. Depuis, chaque nouvelle pièce a essayé de répondre aux questions soulevées par la précédente. Et ainsi de suite.

Ganesh… se situe à deux niveaux de réalité différents. Les acteurs passent très rapidement de l’un à l’autre. Pourquoi avoir choisi ce type de procédé dramaturgique ? À quoi vient répondre cette mise en abyme ?

B. G. – Une des raisons pour lesquelles nous sommes allés vers ce type de démarche est issue d’une conversation que j’ai eue avec une directrice de festival en Australie. Après avoir vu Food Court (une pièce exigeante au contenu complexe), elle se posait plusieurs questions, entre autres, si les acteurs étaient en contrôle ou non, s’ils étaient conscients de ce qu’ils disaient et faisaient, qui était l’auteur de la pièce, etc. Je crois qu’au final ses questions portaient sur l’exploitation des acteurs. Ces questions méritaient d’être posées. À certains égards, Ganesh… est notre réponse. Le public regarde et se dit : « Je vois un handicapé sur scène. Est-ce qu’il joue un homme handicapé ou non handicapé ? Est-il conscient de ce qu’il fait ? Est-il en contrôle ? » Cet ensemble de questions passe par la tête du public et est provoqué par le seul fait que celui-ci regarde une personne handicapée. Nous mettre en scène en tant que groupe produisant une pièce a semblé un bon moyen d’explorer ce malaise. Il va sans dire qu’au cours des répétitions je n’étais pas sûr parfois si j’étais devant une improvisation ou si je regardais un moment réel entre les acteurs. Nous sommes devenus experts pour passer d’une réalité à l’autre très rapidement.

Les acteurs des productions de Joe Jack et John sont des interprètes qui me fascinent. J’imagine que c’est similaire au Back to Back Theatre. Pourriez-vous nommer des qualités de vos interprètes qui vous excitent ou vous inspirent ?

B. G. – Mark Deans est un clown incroyable. Il est l’acteur qui parle le moins dans la troupe, pourtant il est en constante communication avec le public. Quand il entre en scène, c’est tout à fait clair pour lui que l’entente est la suivante : « Me going to perform for you. » C’est donc très difficile de créer un quatrième mur avec Mark en scène. Peu importe ce que j’essaie, il le brise! Brian Tilley, Simon Laherty et Scott Price ont tous une étonnante capacité à mémoriser les textes, ce qui est un phénomène nouveau dans notre troupe. Donc, Ganesh…, qui dure 1 h 45 (un long spectacle pour nous) avec un texte dense, représente un défi stimulant pour ces trois acteurs. Dans small metal objects, Simon pouvait ne rien faire et, pourtant, il me fascinait. En salle de répétition, je ne le quittais pas des yeux. Il se plaçait en scène et je le regardais. Pour ce qui est de Scott, c’est un provocateur. Il est très politisé et conscient des injustices sociales. Il s’imagine aussi qu’il dirige un immense empire médiatique appelé Pross Network, qui possède un réseau de télévision avec plusieurs chaînes diffusées par câble. Tout ce qu’il fait est constamment lié à cette chaîne de télévision. Son travail au Back to Back, quatre jours par semaine, est son occupation secondaire…

Le personnage du metteur en scène, David (le seul acteur sans déficience intellectuelle), me semble être représentatif d’une certaine réalité où les personnes handicapées se font manipuler, contrôler, même humilier. En tant que metteure en scène d’acteurs ayant une déficience, j’ai reconnu chez David un sentiment d’impuissance, certaines limites et un manque de contrôle que je peux parfois ressentir en salle de répétition. Comment avez-vous créé ce personnage ? Est-il, en partie, tiré de votre propre expérience ?

B. G. – Au début, il y avait l’idée totalitaire et fasciste qui venait avec Hitler et le Troisième Reich. Puis, je me suis intéressé au thème du pouvoir, à ses limites. Comment le pouvoir se crée, se prend, d’où il vient, pourquoi on en abuse. Différentes relations peuvent potentiellement mener à des abus de pouvoir très subtils: entre un médecin et son patient, un enseignant et un étudiant, un prêtre et un paroissien, un metteur en scène et un acteur. Le processus de création est donc devenu un lieu pour explorer le pouvoir et ses excès. Le défi dans l’écriture de la pièce et dans la construction du personnage totalitaire de David a été de maintenir un certain degré de sympathie chez le public. Les spectateurs reconnaissent que David est passionné et qu’il veut créer une œuvre géniale ; ils voient aussi combien il est difficile de diriger une telle troupe et que le personnage de Scott est difficile et frustrant. Quand Scott commence à faire des siennes, le public sympathise avec David. Et quand David commence à violenter Scott, c’est le tournant, un seuil est franchi. C’est à ce moment que les autres acteurs décident d’intervenir.

Vous avez parlé de votre propre expérience, et c’est évident que je suis aussi dans une fonction qui peut conduire à l’abus. Je vois et j’entends les répliques de David au quotidien dans mon entourage. Parfois, ça pourrait être facile de pousser quelqu’un au-delà du point éthiquement approprié…

Avez-vous déjà eu l’impression qu’il y avait une forme de préjugé contre le type de mandat que vous défendez ? Que certains taxaient votre travail d’amateurisme ou d’art thérapie ?

B. G. – C’est arrivé, surtout quand j’ai commencé avec la compagnie. Nous avons eu droit à quelques articles de journaux sur notre façon de produire du théâtre qui soi-disant permettait à ces pauvres gens handicapés de vivre l’expérience de l’art. Maintenant, ce souci est plutôt derrière nous. Notre but est de faire de l’art, de créer l’art qui nous intéresse. Nous espérons que les gens suivent cette aventure avec nous, mais on ne peut jamais prévoir la réaction des gens face au handicap. Ils peuvent être choqués ou avoir peur. Le théâtre ne se fait pas sur scène, mais dans la tête des gens. S’il y a 500 personnes dans la salle, il y a 500 spectacles différents. Tout dépend de ce que le public y apporte.

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…et moi, j’aime ce que Bruce Gladwin apporte au théâtre !

J’ai été heureuse de cette rencontre privilégiée ; j’ai profité de cette occasion unique pour m’enquérir de différentes façons d’aborder des acteurs aux traits atypiques dans le milieu théâtral professionnel. Par exemple, la prochaine création de Joe Jack et John a dans ses rangs un acteur analphabète, une caractéristique à laquelle je ne me suis jamais confrontée. Bruce avait de l’expérience en la matière et m’a transmis quelques trucs. Avec humour et humanité, il m’a éclairée sur certains autres aspects de nos quotidiens respectifs, soit de côtoyer des gens marginalisés, tantôt entêtés, tantôt introvertis ou carrément explosifs.

J’ai hâte de retrouver mon grand frère, et j’inviterai sûrement toute la famille Joe Jack et John à sa rencontre. Vivement le printemps !

Catherine Bourgeois

À propos de

Catherine Bourgeois a étudié la scénographie ainsi que la mise en scène. Cofondatrice de Joe Jack et John, elle conçoit et dirige l’ensemble des productions de la compagnie depuis sa fondation, en 2003.

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