Mes organes sont unis à ceux qui disent le souffle du monde. Unis. À l’unisson. Sensoriels. La question n’est plus comment, mais jusqu’où, jusqu’où en moi, en nous, leurs langues vont descendre, nous enraciner, nous « société distinguer », nous faire croire que oui, le bulletin blanc servira de drapeau bientôt. Quelque part dans mes viscères vit une colonie langagière. J’ai 30 ans et je ris, je crie, je vis, du bas du ventre de nos langues françaises. Les langues savent se battre, et mes oreilles ont envie de venir à vos langues, là, « tu suite », et pour longtemps.

Depuis que je dirige le Jamais Lu et que j’y croise une douzaine d’auteurs par année, animés du feu de dire, j’ai l’impression d’être devenue une citoyenne beaucoup plus instruite, plus habile à manier le français, plus solidaire socialement, plus empathique… Je crois qu’aucun auteur ne commence un projet théâtral en se disant : « J’espère que je changerai quelqu’un par cette pièce ! » En général, on entend plutôt : « J’aimerais que mes mots arrivent à toucher ! »

Pourtant, ce désir de communication a, au final, cet effet papillon si subtil. Leurs langues, leurs histoires, leurs inventions qui m’ont nourrie, au-delà de me faire passer de bonnes soirées, ont petit à petit, au cours des douze dernières années, altéré mon identité. Dans des instants tout à fait anodins de la vie, au moment de mettre mon bac de recyclage à la rue, au moment de remplir mon agenda, au moment d’organiser les fêtes familiales de Noël, mon comportement est définitivement et résolument teinté par les traces des paroles d’auteurs qui se sont sédimentées en moi. Si cela est vrai pour moi, ce l’est forcément pour d’autres.

Vous me direz, quelle simple et banale réflexion ! Vous avez raison. Mais pas moins vraie pour autant. Je ne sais pas pour vous, mais moi, en ce moment, j’ai soif de ça, de ces petites choses que produisent les humains qui s’appellent les pensées. Elles me font du bien. Elles sont peut-être les seules choses qui m’empêchent de sombrer dans une dépression citoyenne gravissime. À une époque où tout semble avoir de la valeur seulement si c’est innovateur, compliqué et approuvé par le groove général, je trouve que la simple parole d’un auteur, dépouillée de tout, retrouve son actuelle importance. Une parole dans sa plus simple expression, dans une forme littéraire sobre, qui s’adresse directement à nous. C’est de ça que j’ai viscéralement besoin en ce moment. Et visiblement, je ne suis pas la seule.

Le métier d’auteur de théâtre s’exprime souvent par la fiction. Parler de notre monde par le biais de l’invention littéraire a beaucoup de vertus. Mais à certains moments, comme aujourd’hui, alors que les politiques sociales s’effritent, que les valeurs communes changent, que nos hommes et femmes de pouvoir se cachent derrière des liasses d’argent arrogant, la fiction ne suffit plus à faire le contrepoids.

En 2012, avant, pendant et après le Printemps érable ; avant, pendant, et après que le gouvernement Harper scrape nos acquis à coup de lois mammouths ; avant, pendant et après un événement de violence lors d’un scrutin, transformé en cause sociétale ; avant, pendant et après la découverte que notre asphalte est composé de menaces et de lâcheté ; avant, pendant et après la dérive, nous avons besoin de nous accrocher à des mots forts, des mots vrais, des mots amis.

Pour nous appartenir avant qu’on nous dépossède, nous devons nommer. Haut. Fort. Sans retenue. Avec intelligence et rigueur. Cela, c’est le travail des auteurs. Trop rarement, on leur donne la chance de faire ce boulot de l’actualité. En général, l’auteur est celui qui travaille à l’immortalité de l’œuvre, à l’intemporalité des enjeux. Aujourd’hui, en 2012, au Jamais Lu, nous disons fuck off à l’universalité et nous revendiquons une écriture ancrée dans l’immédiat, dans l’actualité, sans pudeur littéraire. Voilà notre position. Nous ne voulons pas sombrer dans l’apathie, le désœuvrement et l’impuissance, nous serons donc entiers dans nos paroles engagées. Elles coinceront, elles couineront, elles déraperont, elles iront trop loin, elles oublieront les nuances, mais elles feront du bien !

Jusqu’où te mènera ta langue ?, c’est exactement ça. La jubilation d’exister dans sa plus simple, belle, flamboyante et autoréférencée expression de soi. Une permission de liberté, d’engagement et de spontanéité qui est donnée à douze auteurs. Seule contrainte à la commande d’écriture : aller aussi loin qu’ils le peuvent. Demander à ces jeunes porte-parole de notre société de parler de notre actualité sans censure et sans ambages, c’est nous permettre de réfléchir ensemble, de faire exploser nos carcans intellectuels, mais surtout d’appartenir à la même communauté qui espère davantage que ce qu’on lui offre.

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