Articles de la revue JEU 146 : Jusqu'où te mènera ta langue ?

The Tempest : quand l’opéra est une île

On dit partout l’opéra contemporain en crise. L’été 2012 pourrait bien avoir prouvé le contraire… À sa première, le 7 juillet dernier au Festival international d’art lyrique d’Aix-en-Provence (France), la création de Written on Skin, cosignée par Martin Crimp (livret), George Benjamin (composition et direction musicale) et Katie Mitchell (mise en scène), est saluée par une ovation méritée : scellant la rencontre d’un auteur dramatique de génie et d’un musicien à l’apogée de ses moyens, l’œuvre trouve dans la metteure en scène britannique une avocate incandescente.

Quelques jours plus tard, The Tempest de Thomas Adès, composée sur un livret de Meredith Oakes d’après l’œuvre de Shakespeare, connaît à son tour une réception enthousiaste au Festival d’opéra de Québec. Créée en 2004 au Royal Opera House du Covent Garden de Londres, l’œuvre est ici reprise dans une nouvelle production placée sous l’égide du compositeur et de Robert Lepage : l’acte est courageux pour un opéra aussi récent, mais il est ici soutenu par les deux coproducteurs prestigieux que sont le Metropolitan Opera de New York et le Wiener Staatsoper.

Formes anciennes, style nouveau

Fréquemment invité par l’Orchestre de la BBC, l’Ensemble Modern, les Philarmoniques de New York, de Los Angeles et de Radio France, Thomas Adès a beau n’avoir qu’une quarantaine d’années, il s’est déjà illustré en musique de chambre, chorale et symphonique. En matière d’opéra, il n’est pas en reste: son opéra de chambre Powder Her Face marque les esprits lors de sa création en 1995. Reste qu’avec The Tempest, son écriture lyrique prend une tout autre dimension, comme le montre l’importance des effectifs requis pour l’orchestre. C’est l’occasion pour lui d’expérimenter à grande échelle un style qui cultive parallèlement la réminiscence et l’innovation. Loin de chercher le contemporain à tout prix, il assume en effet les conventions du genre lyrique – « une disposition scénique frontale et un orchestre placé dans la fosse; des personnages au service d’une intrigue linéaire », ainsi que le résume sa biographe Hélène Cao dans Thomas Adès le voyageur, Paris, Éditions MF, 2007, p. 22 – et s’amuse avec les codes du passé, comme le montre son recours à la passacaille au troisième acte. Reflet de cet intérêt pour les formes anciennes, la narration de son livret est de facture relativement classique : reposant sur trois actes eux-mêmes divisés en trois scènes, celle-ci avance au gré d’airs, d’ensembles et de danses clairement repérables. Traversée d’une certaine mélancolie, la trame est au demeurant assez proche de la pièce de Shakespeare, même si la librettiste Meredith Oakes a éliminé certains personnages secondaires, simplifié les rebonds de l’intrigue et adouci la lubricité du sauvage Caliban. Mais Adès n’en cultive pas moins avec soin son originalité: celle-ci transparaît dans la façon dont il anime cette armature classique par d’incessantes références au jazz (notamment dans le rôle d’Ariel), une inventivité rythmique déconcertante, et des combinaisons de couleurs orchestrales souvent inouïes. En ce soir de première, le Chœur de l’Opéra de Québec et l’Orchestre symphonique de Québec, dirigés par le compositeur, semblent ne rien ignorer des secrets de cet art. Sonnant avec fierté et discipline, ils offrent un écrin de choix aux voix de la partition, ici défendue avec ardeur par chaque interprète.

Jardin des voix

D’une voix longue et chaude, la Miranda de Julie Boulianne se distingue par sa noblesse et sa dignité. Ses qualités en font la fille crédible de Rodney Gilfry, qui porte les oripeaux et les tatouages d’un chef de tribu évoquant majestueusement les premières nations. D’abord moins à son affaire dans les graves que dans les aigus, le baryton s’impose peu à peu, gagnant en présence et en projection. Touchant quand il parle de sa blessure – son trône usurpé –, il est impressionnant au troisième acte, quand il s’exclame : « Par mon art, j’ai obscurci le soleil ». Apparaissant depuis les dessous du plateau de la Scala, le Caliban de Frédéric Antoun est l’une des incarnations majeures de la soirée. Faisant jaillir un timbre solaire d’un corps velu qui n’hésite pas à se contorsionner, à ramper et à sauter, le ténor canadien réussit une composition d’une complexité saisissante. Suggérée par des rythmes incisifs et instables, l’animalité lascive de ce fils de Sycorax parvient à nous émouvoir quand elle glisse vers un lyrisme hypnotique, dans un air inoubliable, dédié aux charmes de la musique : « L’île est pleine de bruits, de sons et de voix». Caliban serait-il l’épicentre du spectacle de Lepage ? Peut-être… dès lors qu’on le pense en duo avec son contraire : le céleste Ariel. Incarné par une stupéfiante Audrey Luna, cet esprit en quête de liberté émerveille les spectateurs à force de virtuosité dans le suraigu. Rendant pleinement justice au caractère fantasque de cette partie vocale stratosphérique, Lepage fait descendre Ariel des cintres et obtient du jeu de sa soprano colorature une agilité espiègle que met parfaitement en valeur son costume rosé et scintillant. Complétée par une vaillante brochette de ténors (Antonio Figueroa, Gregory Schmidt, Roger Honeywell), la distribution fait découvrir les talents comiques du contre-ténor Daniel Taylor et rappelle l’endurance exemplaire de Joseph Rouleau, basse octogénaire à qui revient le rôle de Gonzalo. Le théâtre comme la musique sont donc à la fête.

L’écrin

Mais si cette Tempête emporte l’adhésion, c’est aussi en éblouissant l’œil. Prospero a été détrôné du duché de Milan ? Robert Lepage prend appui sur cette donnée de la fable pour bâtir sa mise en scène sur une transposition de l’intrigue dans les méandres de la Scala de Milan, maison de légende que l’artiste connaît de l’intérieur pour y avoir lui-même mis en scène l’opéra 1984, de Lorin Maazel. Déjà maintes fois éprouvé au théâtre, le procédé de la mise en abyme est ici exploité avec une telle subtilité qu’il en semble réinventé. Servant habilement le propos de Lepage, la scénographie de Jasmine Catudal brille d’un classicisme apollinien : présentant la Scala depuis différents points de vue, elle donne au spectateur l’illusion grisante de suivre l’action depuis le plateau, puis la salle, les cintres et les dessous. Trouvaille malicieuse: elle joue même du plan de coupe. Dans cette architecture qui rayonne d’équilibre, le mouvement est constant. Depuis les balancements sauvages qui font tanguer le lustre pendant l’ouverture jusqu’à la cage de scène du troisième acte, en passant par les entrées et sorties de personnages de la boîte du souffleur ou les pirouettes du funambule Ariel depuis un gril qui descend à vue, l’espace engendre de riches effets d’optique qui servent toujours la dramaturgie. La réussite du décor tient aussi à ce que, non content d’offrir toujours matière à jouer, il se distingue par la beauté de sa réalisation. Au lever de rideau de l’acte II, le public de la première ne peut d’ailleurs que retenir son souffle, admiratif devant un fascinant ballet de panneaux en tulle imprimé, qui coulissent et figurent les profondeurs boisées de l’île. Il est vrai qu’il bénéficie des lumières surnaturelles de Michel Beaulieu, aussi belles dans les climats oniriques que dans les scènes comiques.

Autant de réussites auxquelles s’ajoutent une chorégraphie discrète mais soignée (Crystal Pite), une direction d’acteurs aussi fluide qu’éloquentes et des costumes (Kym Barrett) au diapason. Autant dire qu’on ressort de ce spectacle exigeant rempli d’images saisissantes et de sons étranges. Et si l’opéra contemporain avait trouvé son public ?

The Tempest

Composition et direction musicale : Thomas Adès. Livret : Meredith Oakes, d’après l’œuvre de William Shakespeare. Metteur en scène : Robert Lepage, assisté de Félix Dagenais. Scénographie : Jasmine Catudal. Costumes, perruques et maquillages : Kym Barrett. Éclairages : Michel Beaulieu. Images vidéo : David Leclerc. Chorégraphies : Crystal Pite. Avec Frédéric Antoun (Caliban), Julie Boulianne (Miranda), Kevin Burdette (Stefano), Gregory Dahl (Sebastian), Antonio Figueroa (Ferdinand), Rod Gilfry (Prospero), Roger Honeywell (Antonio), Audrey Luna (Ariel), Joseph Rouleau (Gonzalo), Gregory Schmidt (Roi de Naples), Daniel Taylor (Trinculo), le Chœur de l’Opéra de Québec et l’Orchestre symphonique de Québec. Coproduction du Metropolitan Opera (New York), du Festival d’opéra de Québec et de l’Opéra de Vienne (Wiener Staatsoper), présentée à la Salle Louis-Fréchette du Grand Théâtre de Québec du 26 juillet au 1er août 2012.

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