J’ai réalisé en 2009 un film sur mon père, intitulé Gratien Gélinas, un géant aux pieds d’argile. Grâce aux archives, j’ai pu faire revivre celui que l’on surnommait «le père du théâtre québécois». Il était décédé dix ans auparavant et, dans les dernières années de sa vie, il avait perdu tout contact avec la réalité. Alors qu’il était encore lucide, je n’ai jamais pris le temps de capter sa parole, sa réflexion sur la vie.

En mars 2011, la seconde épouse de mon père, la comédienne Huguette Oligny, alors âgée de 89 ans, quittait son appartement pour aller vivre en résidence. Je connaissais Huguette depuis près de 50 ans. Après le décès de ma mère, elle est entrée dans ma vie et, au fil du temps, j’ai noué avec elle une relation intime et chaleureuse. Je craignais que, confrontée au déracinement de l’entrée en résidence, elle perde la force de vivre. Au contraire, sentant la mort proche, ma belle-mère a ressenti ce passage comme une libération et sa vision des choses s’est transformée. Sa parole aussi, dégagée de l’autocensure qu’elle s’était longtemps imposée. D’entrée de jeu, elle m’a fait cette révélation étonnante: «J’ai passé le temps où l’on veut tellement paraître, paraître… Non, c’est fini, ça. Je ne veux plus… Quand on est jeune, c’est très important. Mais quand on est très vieux, qu’on a un pied dans la tombe quasiment, paraître pour quoi, pour qui? Non, paraître, c’est terminé pour moi!»

Ma chère comédienne n’avait plus d’image à défendre. Elle était passée de l’autre côté du miroir. Elle me parlait sans détour de sa foi, de ses souffrances passées, de ses amours, mais surtout de son profond goût de vivre. De la sentir sereine, transparente, lumineuse m’a profondément touché, et je me suis demandé si ce miracle serait possible devant une caméra. Afin que d’autres que moi puissent découvrir le sourire de celle qui, à la fin de sa vie, se sentait la plus heureuse du monde.

Un tournage intime, presque secret, a alors débuté. Lors de mes visites, pendant dix-huit mois, j’installais rapidement caméra et micro. Sentant que le temps était compté, je m’avançais sur une glace très mince avec une vieille dame qui avait déjà un pied dans l’éternité. Comprenait-elle que je faisais un film? Cela lui importait peu. Elle profitait de chaque instant passé avec moi, elle m’aimait comme ma mère m’aurait aimé. Elle m’ouvrait son cœur, et j’y découvrais son indéfectible amour de la vie, malgré les épreuves qui l’avaient marquée.

Pour cette comédienne qui avait souvent incarné des rôles de mère, la maternité était devenue un calvaire lorsqu’elle avait été privée de ses enfants pendant neuf ans. Et cela, elle n’en avait jamais parlé publiquement. Avec l’accord de ses enfants, Anne et Jean Alexandre, j’ai pu révéler un passé familial douloureux qui avait laissé des traces, même s’il était maintenant loin derrière.

À cette quête intime, d’autres voix se sont ajoutées. Celle de son amie d’enfance, l’écrivaine Marguerite Lescop qui, à 97 ans, fait la preuve que l’énergie et la passion n’ont pas d’âge, que l’amitié n’a pas de fin. Celles de Françoise Faucher, Françoise Graton, Janine Sutto, Gilles Pelletier et Gérard Poirier, qui m’ont rappelé la fragilité du souvenir que laisse un comédien après avoir peuplé notre imaginaire pendant plus d’un demi-siècle. Et combien il n’est pas facile de quitter un métier qui vous passionne toujours. Durant ces rencontres tournées par mon ami le cinéaste François Laliberté, je ressentais une grande fierté de recueillir leur parole, forte, précise, colorée. À travers eux, j’avais autant l’impression de filmer notre histoire collective que celle de ma belle Huguette.

Durant ce tournage, il y a eu des instants de pur bonheur, comme la découverte de cette mélodie composée par André Mathieu pour sa muse Huguette. Il en était tombé amoureux en 1943, et lui avait envoyé une lettre écrite sur une portée, qu’elle recevrait 65 ans plus tard. Un moment d’émotion rare où, pour la première fois, grâce au pianiste Alain Lefèvre, j’ai pu entendre avec Huguette un homme qui dit en notes l’amour qu’il a pour une femme.

La vieillesse n’est pas toujours triomphante, et j’ai voulu la montrer pour ce qu’elle est, sans maquillage. Pourtant, là aussi, des miracles se produisent. Après avoir résisté de tout son être à l’entrée en résidence, Huguette a été conquise par le magnifique rocher qu’elle voyait de sa fenêtre. Et il est devenu un ami à qui elle parlait tous les jours.

J’avais en tête la magnifique chanson de Sylvie Tremblay, Je chanterai pour elles, une caresse dans les cheveux blancs de celles qui ont bercé nos enfances. Et je recevais en cadeau un vibrant message d’espoir, essentiel, enveloppant comme la chaleur des braises. Oui, j’ai filmé l’âge de braise de ma chère comédienne. Elle est décédée trois mois plus tard, à l’âge de 91 ans.

Je lui laisse le mot de la fin: «Mon Pascal! Ça t’embête que je t’appelle comme ça? Tu n’es pas n’importe qui! Tu es très précieux pour moi. Je te parle comme à mon enfant, avec vérité, du meilleur cœur… Je suis, à l’âge que j’ai – un âge plus que respectable – la femme la plus heureuse du monde. Je suis complètement heureuse! Je nage dans le bonheur. L’âge me convient parfaitement. Quand on arrive dans la vieillesse, on se rend compte que la vie est tellement courte, tellement brève, tellement pleine… Et alors, donner à de beaux jeunes gens comme toi le goût de vivre, quelle plus belle récompense est-ce que je peux espérer de la vie? La vie, la vie… Quel cadeau que la vie, hein? C’est incommensurable. Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux?»

Pascal Gélinas a réalisé Huguette Oligny, le goût de vivre, un film monté par Josiane Lapointe et produit par Pauline Voisard, des Productions Triangle. Il a remporté le Prix de la meilleure biographie au 31e FIFA, à Montréal. Il est distribué par Radio-Canada.

 

Huguette Oligny 1922-2013

Née à Montréal en 1922 d’une mère française devenue journaliste et écrivaine, Odette (Bertot) Oligny, et d’un père québécois, Léopold Oligny, qui s’est enrôlé volontairement durant la Première Guerre, Huguette Oligny a à peine 20 ans lorsqu’elle commence sa carrière au théâtre. Elle est montée sur toutes les scènes du Québec et du Canada, mais aussi sur celles de New York, de Chicago, de Paris, de Bruxelles et d’autres villes européennes. Elle y a joué le répertoire classique des Racine, Molière, Claudel, Tchekhov, Strindberg, Lorca, ainsi que le répertoire des débuts de notre dramaturgie québécoise, celui des Yves Thériault, Marcel Dubé, Gratien Gélinas, Michel Tremblay, Françoise Loranger. Dans les années 40 et 50, elle joue avec l’Équipe, les Compagnons de saint Laurent, et participe aux débuts du Théâtre du Nouveau Monde. En 1968, son interprétation de Bérénice au TNM est considérée comme l’un des grands moments de sa carrière.

Au cinéma, elle débute en 1950 avec les Lumières de ma ville, de Jean-Yves Bigras, puis Kamouraska (1972) de Claude Jutras et Le soleil se lève en retard (1977) d’André Brassard. Suivront les Anne-Claire Poirier, Denis Héroux, Claude Fournier, Carole Laure, Stella Goulet. À la télévision, on la voit dans les Plouffes de Roger Lemelin, puis dans de nombreux téléthéâtres et téléromans comme Rue des Pignons, Métro-boulot-dodo, Monsieur le Ministre à Radio-Canada, le Clan Beaulieu et Belle Rive à Télé-Métropole.

En 1952, elle épouse Marcel Alexandre, un mariage qui se brisera en 1965, la privant de ses enfants pendant neuf ans. En 1973, elle épouse en secondes noces le dramaturge Gratien Gélinas. Précédemment, elle avait parcouru tout le pays avec lui, jouant en anglais dans deux de ses pièces, Tit-Coq et Hier les enfants dansaient. À la fin des années 80, elle refait une tournée pancanadienne avec Gratien, interprétant plus de 500 fois, dans les deux langues, la Passion de Narcisse Mondoux, la dernière pièce de son mari avec qui elle ne vit alors plus, mais qui est demeuré son compagnon de scène.

Des années 80 jusqu’aux années 2000, elle demeure très active et défend des rôles mémorables, notamment celui d’Albertine dans Albertine, en cinq temps de Michel Tremblay, mise en scène par André Brassard. Elle joue également dans Equus de Peter Shaffer, Oncle Vania de Tchekhov, le Bateau pour Lipaïa d’Alexis Arbuzov. En 2000, elle crée le rôle qui couronne sa carrière, celui de la Dame de cent ans de Françoise Loranger, solo qu’elle jouera plus de 100 fois à travers le Québec. En 2003, elle est de la distribution d’Au bout du fil d’Evelyne de la Chenelière. Tout au long de sa carrière, Huguette Oligny a reçu de nombreux honneurs. En 1952, elle est élue Miss Radio-Télévision. Elle remporte ensuite à sept reprises le Trophée de la meilleure comédienne canadienne de langue française de l’année. En 1984, elle est nommée Officier de l’Ordre du Canada, puis Compagnon de l’Ordre du Canada en 1997 et Officier de l’Ordre national du Québec en 1999. Elle décède à Outremont le 9 mai 2013, à l’âge de 91 ans. (Texte rédigé pour le dossier de presse du film Huguette Oligny, le goût de vivre.)

 

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