Face au Collège de L’Assomption trôna durant plus de 100 ans un théâtre. Cette ancienne salle académique, propriété de l’établissement d’enseignement, était connue sous le nom de Carillon. Mes premiers souvenirs théâtraux sont liés à cette scène, où mon père monta notamment à titre de metteur en scène le Bonheur d’Henri d’Elizabeth Bourget et Huit femmes de Robert Thomas en compagnie de comédiens amateurs. Au matin du 25 juin 1988, je le vis verser quelques larmes en apprenant que le bâtiment avait été la proie des flammes la nuit précédente.

Depuis 1999 se dresse, en lieu et place du disparu, le Théâtre Hector-Charland (THC), salle moderne de 664 fauteuils gérée par la corporation du même nom, à qui les efforts de diffuseur pluridisciplinaire ont notamment valu le Félix du Diffuseur de spectacles de l’année en 2012 et le prix Diffuseur de l’année remis par RIDEAU en 2007. Si l’établissement accueille chaque année chanteurs, humoristes, musiciens et danseurs, le théâtre y occupe une place particulière, comme en témoigne le nom retenu (Natif de L’Assomption, Hector Charland (1883-1962) fut le premier interprète de Séraphin Poudrier, rôle qu’il défendit sur scène, mais aussi à la radio et au cinéma).

«S’il ne fut jamais dans les plans que le THC soit un diffuseur spécialisé, il y avait dès le départ une couleur particulière à donner à notre action, une orientation qui tiendrait compte de la riche tradition théâtrale, aussi bien amateure que scolaire, qui existe à L’Assomption», raconte Michèle Rouleau, coordonnatrice du volet théâtre au THC. D’où l’idée d’organiser, dès la deuxième saison d’occupation du lieu, et ce, sans l’octroi de subventions supplémentaires, un rendez-vous annuel d’abord connu sous le nom de Festival annuel d’innovation théâtrale (FAIT) avant d’être rebaptisé plus sobrement Festival de théâtre à L’Assomption en 2005.

«Au sein de la programmation régulière du THC, je conçois une saison théâtrale de six ou sept pièces, avec lesquelles on va chercher des spectateurs qui en ont entendu parler lorsqu’elles ont été jouées à Montréal et qui sont contents de les voir passer chez eux», explique celle qui agit également comme directrice artistique du FAIT (Malgré le changement de dénomination, l’acronyme d’origine fut conservé). À titre d’exemples, des productions grand public comme Douze hommes en colère des Productions Jean-Bernard Hébert ou Marius et Fanny du Rideau Vert seront présentées en 2013-2014. En offrant un festival consacré au théâtre de création, le diffuseur souhaitait attirer une clientèle un peu plus exigeante et passionnée. Des spectateurs qui, profitant de la proximité, fréquentent les théâtres montréalais? « Sans doute, c’est difficile à évaluer, répond Michèle Rouleau. Chose certaine, on remarque qu’un très faible pourcentage de nos détenteurs de passeport pour le Festival fréquentent aussi notre saison théâtrale; il y a comme un cloisonnement entre les deux publics.» 

S’adapter

Claude de Grandpré, directeur général et artistique du THC depuis les tout débuts de l’organisme, avait déjà vécu l’expérience d’Avignon et souhaitait pouvoir recréer cet esprit, cette effervescence à l’échelle de la petite ville lanaudoise de 20 000 habitants. «Disons qu’on voyait grand! Nous étions très naïfs au démarrage, animés d’une grande volonté», se rappelle Rouleau en pouffant de rire, rappelant au passage la folie des grandeurs propres aux commencements.

«À l’époque, enchaîne-t-elle, la belle saison était relativement calme ici sur le plan culturel: il n’y avait pas encore de théâtre d’été, les concerts de chansonniers étaient plus rares qu’aujourd’hui.» De là l’idée initiale d’inscrire au calendrier le mini-Avignon en mai, au retour du beau temps mais avant les grandes vacances: «On se voyait un peu comme un bébé en marge du Festival de théâtre des Amériques. Avec le temps, nous avons par contre réalisé deux choses: peu de Montréalais se déplaçaient à L’Assomption malgré nos efforts pour les attirer, et la clientèle collégiale sur qui nous comptions beaucoup était alors en pleine session d’examens.» D’où la décision de tenir plutôt le FAIT en octobre, une migration d’horaire qui fut effective à partir de 2006.

Alors que les premières éditions s’étalaient parfois sur presque deux semaines, la durée s’est progressivement raccourcie pour se concentrer désormais sur trois jours, mais on continue de présenter bon an mal an une douzaine de propositions artistiques. « J’aimais beaucoup le déploiement sur deux semaines, admet Michèle Rouleau, ça donnait le temps de mettre la table, de s’ouvrir à toutes sortes de choses. On est désormais obligés de fonctionner sur le modèle accéléré, réduit, condensé. L’une des raisons est qu’on essoufflait notre monde: très rares sont les amateurs locaux capables de consacrer une semaine complète au théâtre.» Des proportions plus modestes, donc, choisies pour s’adapter aux réalités d’un public cible qui s’est précisé avec le temps. 

Offrir l’expérience du théâtre

À ses mordus, le FAIT propose d’assister à différentes étapes du processus de création en offrant, en plus de productions achevées, des mises en lecture, des premiers jets, des laboratoires publics, des conférences et des discussions, dans une ambiance qui se veut toujours conviviale. «Ça permet d’attirer une certaine clientèle qui apprécie d’être un témoin privilégié de la naissance ou de la maturation d’une œuvre, explique Michèle Rouleau. Les premières années, plusieurs spectateurs découvraient comment une lecture pouvait faire voyager leur imaginaire, ils étaient assez renversés.» Une expérience puissante pour certains, qui s’en trouvent satisfaits… au point d’être parfois déçus par la suite devant l’objet fini: «On s’acharnait au départ à accueillir de nouveau les projets dans leur incarnation finale. Nous sommes désormais plus sélectifs qu’avant. Je crois que chaque étape d’une création a son importance et sa singularité.»

«On a aussi voulu varier les contextes de présentation, choisir des lieux adaptés pour chaque événement. Ce fut toujours un souci, dès le départ», poursuit-elle. Ainsi, outre la salle elle-même ainsi que sa scène et son hall parfois convertis en formule cabaret, les manifestations du FAIT auront notamment eu lieu à la bibliothèque municipale, entre les murs de la salle paroissiale et, prochainement, dans un ancien manège équestre. Le Fort L’Assomption, reconstitution d’une installation du régime français érigée durant les années 1960-1970, ainsi que l’Oasis du Vieux Palais de justice, ancienne cour régionale convertie en centre culturel, furent également mis à contribution. «Ça permet des rencontres extraordinaires, une intimité qu’on ne saurait créer dans notre théâtre. Lors de la présentation à l’Oasis du solo Nuit d’Irlande avec Jean-Marc Dalphond en 2007, plusieurs spectateurs pleuraient à chaudes larmes», se remémore la directrice artistique.

Depuis plusieurs éditions, Michèle Rouleau compte sur la présence des communicateurs Winston McQuade et Paul Lefebvre pour animer les activités de médiation culturelle entourant les spectacles. «Je suis fière de les avoir, je les admire beaucoup. J’aimerais parfois avoir le courage de faire ce qu’ils font. Je regarde Anne-Marie Provencher du Théâtre de la Ville lorsqu’elle présente ses invités lors des Fenêtres de la création, et je la trouve tellement pertinente et éloquente. C’est mon modèle: j’aimerais avoir son aisance», avoue celle qui se dit encouragée par ses collègues à sauter dans l’arène, mais qui n’a pas osé pour l’instant franchir le pas. 

Entretenir des relations

«Il y a une rumeur favorable à notre sujet chez les artistes, je crois, dit Michèle Rouleau; je n’ai jamais besoin de faire d’appel d’offres, ça cogne beaucoup à la porte, notre réputation nous précède, et c’est très flatteur.» Joueur modeste sur l’échiquier québécois, le FAIT a tranquillement fait sa marque, construisant sa réputation de rendez-vous chaleureux et tissant différents liens professionnels et artistiques. Marilyn Perreault, Anne-Marie Olivier et la Compagnie dramatique du Québec, notamment, y ont présenté plusieurs projets. «À certains rares artistes, je serais prête à donner carte blanche tant je trouve important de soutenir leur travail», ajoute celle qui dit fonctionner souvent à l’instinct dans ses choix artistiques.

«Une compagnie est un jour venue présenter son spectacle chez nous; devant la réception enthousiaste, l’un de ses membres m’a dit ensuite: “Fantastique, maintenant on est prêts pour Montréal!” Sur le coup, ça m’a vraiment choquée et, je l’avoue, un peu blessée.» Avec le temps, elle a appris à bien vivre avec cette perception que certains pouvaient avoir de son événement, soit celui de tremplin mais aussi de laboratoire, de première rencontre entre le public et l’œuvre dans un cadre particulier et légèrement excentré.

Faire sa place a aussi signifié pour Michèle Rouleau construire des relations privilégiées avec ses pairs, programmateurs et diffuseurs. Elle se dit heureuse de pouvoir aujourd’hui compter sur l’expertise de certains collègues, comme Louise Lapointe de Casteliers, qui l’ont aiguillée vers des productions étrangères qui seyaient bien au FAIT: «Bien que j’aie fait quelques missions en Europe dont j’ai ramené plusieurs projets, les conditions économiques étant ce qu’elles sont, je suis choyée en ce moment de pouvoir me fier aux yeux et à la sensibilité de complices comme Louise, qui ont l’occasion d’aller plus souvent en repérage en Europe.»

«Vue sur la relève est aussi un bon interlocuteur pour moi; la directrice artistique, Marie-André Thollon, reçoit beaucoup de propositions et fait une belle sélection dont émergent plusieurs découvertes», raconte Rouleau, qui distribue chaque année des Coups de pouce sous forme d’invitations au FAIT à des participants théâtraux de ce festival montréalais pluridisciplinaire.

Deux défis de taille

Fonctionnant avec une équipe très réduite, Michèle Rouleau insiste sur l’importance de toujours «mettre ses énergies à la bonne place». Ce qui n’est pas toujours évident, compte tenu du fait que les acquis sont toujours fragiles: «On a beau avoir de bonnes relations avec nos partenaires, j’ai l’impression qu’année après année, il faut des efforts constants pour rappeler sans cesse à tous qu’on existe.» Des efforts qui finissent par peser lourdement sur les épaules de la rare et précieuse ressource humaine.

Si elle se sent aujourd’hui bien entourée et appréciée par ses collègues comme par ses pairs, Rouleau se considère par contre peu soutenue en ce qui a trait à son second grand défi: le développement de public. Elle déplore notamment la rareté des médias montréalais, qui procurent une visibilité enviable aux activités culturelles en banlieue: «On peut se vanter de présenter plusieurs spectacles en primeur, et, malgré cela, la couverture reste très mince. Dans de telles conditions, je ne peux pas blâmer le public montréalais de se déplacer en si petit nombre, lui qui ne sait peut-être même pas tout ce qui se passe chez nous.»

Cette proximité avec la métropole, qui place en quelque sorte le FAIT en compétition avec la myriade d’activités formant l’offre culturelle montréalaise, permet cependant à sa directrice d’être en prise constante sur la création contemporaine: «Vivre et travailler proche de Montréal me permet d’aller voir des spectacles, de connaître les artistes, d’en découvrir de nouveaux. Avec toujours en tête l’idée de ramener mes découvertes, quand je me dis: oh, que j’aimerais que le public de chez nous puisse assister à ça!»

 

Alexandre Cadieux

À propos de

Alexandre Cadieux est critique théâtral dans les pages du Devoir depuis 2006. Il fut membre de la rédaction de JEU de 2008 à 2015. Chargé de cours à l’École supérieure de théâtre de l’UQAM et au Département de théâtre de l’Université d’Ottawa, il enseigne principalement l’histoire du théâtre au Québec et la critique dramatique.

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