Chroniques

Dissection d’une métamorphose : Troisième incision

Nous sommes tous multiples. Nous sommes toujours acteurs et observateurs. Ce jeu du critique dans le spectacle est bien sûr un subterfuge. On dit que l’écart entre le lecteur et l’auteur est plus ténu que jamais. Il y a une telle proximité entre les deux que la distinction tend à disparaître.

Dans une espèce de complicité de tous les instants, les propositions artistiques s’inscrivent dans la même logique. Je peux maintenant témoigner de ma duplicité. Lorsque je suis critique, je réfléchis sur moi-même, sur mes perceptions, sur mes émotions, j’essaie de prendre une distance, je prétends être dans la position de l’observateur, mais je n’y parviens jamais. Je ne peux me satisfaire de nommer, de décrire, de définir ce qui se passe. J’interprète aussitôt, je crée des liens avec autre chose, je filtre à travers mes acquis culturels. J’expose en quelque sorte l’état de ma culture et ce que je dis en est teinté.

Et encore plus, dès mon arrivée dans l’équipe des Oiseaux mécaniques, je me suis mis à réfléchir comme un artiste, c’est-à-dire à la fabrication même du spectacle. Comme si la volonté de comprendre incluait le désir de modifier. Il faut bien transiger. Si j’identifie ce qui me semble une faiblesse, je cherche comment corriger la chose. La liberté que m’ont donnée Laurence et Simon est si grande qu’en cours de processus je suis parfois intervenu pour donner mon opinion, émettre des hypothèses, proposer des solutions à un problème précis.

Ainsi donc, non seulement je ne suis pas neutre, mais j’influence même le cours du spectacle (dans une très faible mesure, soit dit en passant), mes interventions évoluent, elles sont toujours différentes. Elles s’ajustent à mes perceptions de ce spectacle mouvant qui se réinvente tous les soirs. Car au-delà d’une trame générale, des scènes ont été retirées, d’autres profondément modifiées, les improvisations de chacun sont organiquement absorbées par tous. Et à partir d’un certain moment, je passe délibérément d’une posture critique à une posture d’artiste. Je suis un lien mobile entre la scène et le public. Et ce faisant j’influence aussi la perception du public. (Sur la notion du pouvoir, il y aurait ici beaucoup à dire.)

Ceci n’était pas écrit, ni par le Bureau de l’APA, ni par moi. Je suis devenu un transfuge par la force des choses, cela s’est imposé à partir des Oiseaux mécaniques mêmes. Je parle ici d’une contamination, d’un envoûtement surgi de la matière du spectacle. Cette matière est si intrigante, si dérangeante, si monstrueuse par son foisonnement et ses multiples propositions aux ébranlements infinis que le cœur et la tête basculent.

Il s’agit pour moi d’une expérience exceptionnelle où je me définis à travers une métamorphose en direct qui va du critique à l’artiste, de Alain-Martin Richard à Caroline. Et lorsque je refranchis le quatrième mur, vers la scène cette fois, je sens qu’une partie du public me suit dans une sorte de symbiose improbable, que le public veut lui aussi devenir l’inventeur de sa propre vie. À la rencontre après-spectacle hier soir, plusieurs personnes ont exprimé cette attraction vers la scène, le désir de se joindre au chaos libérateur. Il me semble que c’est là la nécessité même de la création.

Je tiens à remercier profondément le Bureau de l’APA de m’avoir offert ce cadeau et JEU de m’avoir ouvert ses pages.

Les Oiseaux mécaniques

Texte et mise en scène: Laurence Brunelle-Côté et Simon Drouin. Une production du Bureau de l’APA. À Espace Libre jusqu’au 21 décembre 2013.

Alain-Martin Richard

À propos de

Il vit et travaille à Québec. Artiste de la manœuvre et de la performance, il poursuit en parallèle un travail de commissaire, de critique et d’essayiste.

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