Articles de la revue JEU 149 : Mémoires en jeu

Patrice Chéreau. Le dernier salut

Dire quoi ? Ce qu’il était, qui il était. Hommage, éloge, dithyrambe. Ce qu’il représentait. Œuvre, carrière, génie. Mais les autres l’ont écrit avant moi et mieux que moi. Écrire pour LE dire, lui, mais comment ? L’enfermer dans des mots où il serait coincé aux emmanchures, des mots trop pauvres, trop petits, trop mesquins. Écrire l’indicible. Dire l’inacceptable – et déjà je parle de lui au passé.

L’image que je me repasse en boucle, sans pour autant y trouver un quelconque apaisement, la dernière que j’ai de lui ‒ je ne savais pas alors que ce serait la dernière ‒, c’était au Festival international d’art lyrique d’Aix-en-Provence, après une représentation d’Elektra. « Son » Elektra, sublime et déchirante, comme une lumière dans ce juillet d’orages et de déraillements.

Ovation, triomphe, applaudissements, les spectateurs crient leur joie et leur reconnaissance. Il monte sur scène pour venir saluer, il embrasse ses merveilleuses interprètes. Ensemble, ils tendent leurs mains jointes vers le public, en un geste d’offrande, ils échangent des regards, ils rient, et ils recommencent encore, les mains étroitement serrées. Et il sourit encore et son sourire est fatigué mais heureux, et ses yeux cernés de violet. Je pleure de la beauté qu’il vient de nous donner.

La beauté, « la seule morale qui nous reste », écrivait Bernard-Marie Koltès.

Me hante une autre image d’un autre salut. Au Théâtre des Amandiers, à Nanterre, en avril 1989, c’est le soir de la première d’Ivanov, mise en scène par Pierre Romans. Après plusieurs rappels, Daniel Delannoy, l’éclairagiste, vient saluer et donne la main à Jean-Luc, mon frère, qui joue dans ses lumières. Deux mois plus tard, le soir de la dernière, au moment des saluts, Jean-Luc a gardé la place à côté de lui vide. Son poing seul se lève, brandi en un geste qui trahit son désespoir. Daniel et Bernard-Marie ont déserté. Ensuite, il y aura Pierre, et d’autres…

Hanté par ces fantômes ‒ ses passagers clandestins ‒, il avait une fascination et une terreur de la mort. Celle qu’il montrait crûment, les cadavres dans les charniers, le corps souffrant d’un frère, l’agonie d’un roi déchu. Celle qu’il craignait, la mort du désir, le désir qui fait avancer, quoi qu’il arrive, ce désir qui subsiste comme un instinct quand tout est perdu. Celle qu’il redoutait, la mort de l’amour. Et pourtant, il la magnifiait en scène. Au cinéma, au théâtre, à l’opéra. Là, il savait la tenir à distance. Là, il savait, comme le chantait Gainsbourg, que l’amour physique est sans issue. Il n’y avait que lui pour filmer, pour montrer, pour comprendre les corps au travail, dans l’amour et dans la mort si intrinsèquement liés.

Dans la solitude.

Son œuvre est construite autour de la mort, on le lui a souvent reproché. Dans le choix des textes, des scénarios ou des livrets, elle est toujours et finalement le personnage principal. Il lui tournait autour, cherchait à s’en approcher pour tenter de se défaire de la peur. La peur de vieillir, la peur de souffrir, aussi. Quand on est confronté à la mort de ses amis, de ses frères, la conscience d’être mortel donne le vertige, et pas une journée ne se passe sans qu’on y pense. Une obsession, une obscénité.

Dans la solitude. C’est là qu’il nous abandonne. C’est ainsi qu’il est parti.

« Les théâtres se sont tus », a dit Richard Peduzzi, son fidèle ami et scénographe. Les théâtres sont muets. Que puis-je espérer au théâtre qu’il ne m’ait pas déjà donné ?

Parmi les dernières répliques de Dans la solitude des champs de coton, de Bernard-Marie Koltès (pièce qu’il a mise en scène trois fois et interprétée dans le monde entier), le Client, joué par Pascal Greggory, disait : « Non, vous ne pourriez rien atteindre qui ne le soit déjà, parce qu’un homme meurt d’abord, puis cherche sa mort et la rencontre finalement, par hasard, sur le trajet hasardeux d’une lumière à une autre lumière, et il dit : donc ce n’était que cela. »

Dans la solitude.

Donc ce n’était que cela.

Parvenir enfin à écrire l’absurdité qui s’impose et se résume à cela : Patrice Chéreau est mort le 7 octobre 2013. C’était un lundi, jour de relâche dans les théâtres.

Comme Elektra de la mort de son père, rester inconsolable.

 

Michelle Chanonat

À propos de

Rédactrice indépendante, membre de la rédaction de JEU et rédactrice en chef de la publication Marionnettes, elle collabore avec diverses entreprises culturelles du grand Montréal.

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