Critiques

Comment s’occuper de bébé : Mentir pour de vrai

«J’ai pensé que le meilleur moyen d’écrire sur la vérité serait de mentir.» Ces mots sont de Dennis Kelly, auteur de Comment s’occuper de bébé, présenté à La Licorne. Pour aborder le thème de la vérité, l’auteur emprunte au genre documentaire et présente le témoignage de Donna McAuliffe, une mère accusée et emprisonnée pour double infanticide, puis relâchée faute de preuves. Les membres de son entourage témoignent aussi : son mari Martin, sa mère Lynn, une politicienne assoiffée de pouvoir et le docteur Millard, qui a diagnostiqué chez Donna un syndrome controversé.Chacun perçoit le drame sous un angle différent et livre sa version des faits à un dramaturge, alter égo de Kelly.

L’auteur maîtrise l’art de reproduire le réel, de livrer des informations au compte-goutte, tissant une histoire qui semble se transformer au fur et à mesure que de nouveaux éléments s’ajoutent, laissant le spectateur dans une drôle de posture. Qui dit vrai? La façon de s’exprimer toute en hésitations et en tics de langage de Donna, le comportement de Martin qui ne veut tout d’abord pas participer au projet du dramaturge contribuent à semer le doute. Pour appuyer le travail de Kelly, la traduction efficace d’Olivier Choinière ancre l’action dans un Québec d’aujourd’hui grâce à l’oralité de la langue, avec pour seul faux-pas le titre retenu par Choinière beaucoup moins évocateur que l’original Taking Care of Baby ou que celui de la version française Occupe-toi du bébé.

Pour servir ce texte fort et brouiller les frontières entre fiction et réalité, le metteur en scène Sylvain Bélanger mise sur la vidéo. Le choix est judicieux. La caméra se fait tantôt confidente, tantôt intruse, filmant parfois en direct ou donnant accès au quotidien des protagonistes dans des scènes préenregistrées.

Par ailleurs, la direction d’acteurs précise et la distribution de haut calibre contribuent à rendre les témoignages plus vrais que nature. Bélanger a voulu une proximité de tous les instants avec le public, faisant entrer les personnages par une ouverture placée à même la salle. Le personnage du dramaturge, dont on n’entend que la voix, demeure effacé, au profit encore une fois d’une relation étroite entre les protagonistes et le public. Seul bémol, le choix de présenter sur scène une confrontation entre Donna et sa mère, plutôt que de la rendre en vidéo comme c’est la convention pour toutes les scènes dialoguées de la pièce. Cette scène, beaucoup plus théâtrale que les autres, détonne.

Pour pousser au maximum l’effet de vérité, la scène est transformée en plateau de tournage avec ses écrans, ses lumières, son mini-frigo, sa fontaine d’eau. À l’avant-scène, tabouret et micro mettent la table pour les confessions qui seront servies tout au long de la pièce. Les quelques écrans dont on ne se sert pas et d’autres lumières masquent la scène, faisant oublier qu’on est bel et bien au théâtre.

Dennis Kelly signe ici une pièce très efficace, portée par des acteurs investis et habilement dirigés par Sylvain Bélanger. Celui-ci se fait complice du subterfuge imaginé par Kelly: tout participe à créer un effet de réel. Voilà une façon intelligente de relativiser le concept de vérité. Kelly a bien raison. Le meilleur moyen de traiter de la vérité est de mentir. Mentir pour de vrai.

Comment s’occuper de bébé. Texte de Dennis Kelly. Traduction d’Olivier Choinière. Mise en scène de Sylvain Bélanger. Une production du Théâtre du Grand Jour. Au Théâtre La Licorne jusqu’au 22 mars. 

Emilie Jobin

À propos de

Émilie Jobin est professeure au département de littérature et de français du Cégep Édouard-Montpetit.

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