Normal Desires Danse-Cité

Le dramaturge se rendait à Berlin pour écrire, pour fuir son quotidien montréalais, dans l’espoir de se découvrir autre, de se dépayser, d’emprunter de nouvelles portes, d’accéder à des territoires intérieurs inédits. Ça ne s’est pas exactement passé comme ça. Il a vite réalisé que le voyage n’est qu’« une collision avec soi-même, violente et sans retour ». Quand il a constaté que les Berlinois n’étaient pas aussi enclins que les Québécois à craindre l’expression du désespoir, l’auteur a commencé à comprendre pourquoi il était venu s’installer là : pour faire la paix avec une part de lui-même, ce manque d’« humour » et de « lumière » qu’on lui a si souvent reproché chez lui. Comme si la vie n’était qu’une partie de plaisir.

« Je n’aspire qu’à une chose… c’est à me supprimer. […] L’homme au fond est une histoire assez mal venue, qui a toutes sortes d’inconvénients, il est bien obligé à un certain moment d’apercevoir qu’il y a une part d’échec considérable et qu’il faudrait liquider. Mais s’il se supprime, alors il supprime tout, c’est embêtant. » Georges Bataille, en entrevue radiophonique

Dans sa chanson Going to a Town, Rufus Wainwright quitte l’Amérique de Bush et annonce son départ pour Berlin : « I’m going to a town that has already been burned down/ I’m going to a place that has already been disgraced/ I’m gonna see some folks who have already been let down/ I’m so tired of you America ».

Que cherchait Wainwright ? Le feu, la ruine, la disgrâce ? Il en avait sans doute assez de cette Amérique génératrice de tous les espoirs, mais qui, fatalement, nous plonge dans la déception. Jusque-là, rien de bien neuf. L’intrigue et l’intérêt de cette chanson résident dans la vision qu’il a du lieu de remplacement vers lequel il se rend. Il ne choisit pas un endroit où aller rêver de nouveau, mais opte plutôt pour une ville sombre, qui est pour lui vide de toute forme d’espérance : un terrain fertile où cultiver le désespoir.

Mon propre séjour à Berlin, en 2011, n’était pas porté par cette même sagesse. C’était au contraire le voyage de toutes les promesses. Je parle du voyage tel que vécu dans la durée ; le voyage long, qui devient déracinement et qui, peu importe la destination, n’est jamais une fuite en soi. Ce temps de vie hors du pays est un rendez-vous à l’aveugle. Si la fuite, consciemment ou non, peut bel et bien en être l’objectif, le déracinement mène alors irrésistiblement à une collision avec soi-même, violente et sans retour.

L’année que j’ai vécue à Berlin aura évidemment été terriblement décevante – la contrariété d’être moi-même me suit partout. J’économise, je fais mes valises, je m’arrache à un lieu… et la première chose qui me frappe lorsque j’arpente ces nouvelles rues, c’est que j’y suis toujours, inchangé, pire : encore plus moi-même qu’avant. Je suis fatal, et le monde est sans issue – je n’avais pas encore bien compris ça. J’étais amoureux, jusqu’au cul, très mal, sordidement. Puis je suis allé vivre à Berlin : la belle idée. Ce que j’allais chercher là, au fond, n’avait rien à voir avec l’écriture – avec la carrière de l’écriture, plutôt. Parce que ça avait tout à voir, oui, avec la désespérance dans laquelle me plonge l’envie d’écrire. À Berlin, j’ai compris qu’écrire ne devait pas être, ne serait pas un métier. J’ai réalisé que j’avais cette capacité incommensurable à ne pas écrire, et que ce n’était pas une œuvre, pas une pièce qui pouvait me garder en vie, mais bien cette utopie du texte à venir. Cul-de-sac : mon espoir d’écrire est si grand qu’il paralyse le geste d’écriture. Cet espoir furieux appelle et nourrit alors irrésistiblement son contraire : le désespoir de ne pas écrire.

J’ai failli tout perdre à force de me décevoir, à force de m’astreindre à l’espoir. Aujourd’hui, sous le ciel jaune de Mexico, j’écris. Ce faisant, je travaille à quitter de moi toute autre ambition, puisque chaque mot, chaque phrase que j’extrais de moi corrode l’expectative de la pièce fantasmée. Jamais je n’écrirai ce que j’aurais pu vouloir écrire. Et je me permets de penser que jamais mes pièces ne serviront à quoi que ce soit. Sans cynisme aucun, je me donne le droit au désespoir. Je suis fatal, et le monde est sans issue.

Étymologiquement, espérer, ce n’est rien d’autre qu’attendre. En espagnol, c’est même un seul et unique verbe, esperar, qui signifie ces deux états. Cesser d’attendre – quelqu’un, quelque chose, Godot, le succès, le changement – est terriblement ardu, voire impossible. Mais apprendre lentement à embrasser le désespoir, c’est se forcer à l’action ; c’est, devant le vide qui s’ouvre à nous, agir. Il me semble même qu’espérer avec confiance tient de l’aveuglement, du piétinement. Nous vivons mal avec l’idée du désespoir ; or, je crois que l’espoir à tout prix est un leurre, un frein à la création. Le désespoir peut être accompagné d’une certaine tristesse (moins douloureuse toutefois que celle qui accompagne les illusions perdues), mais il n’est pas synonyme de malheur : il est le premier pas à franchir vers la résilience. Il nous sort du cercle des déceptions, nous propulse, obligés, vers le seul destin qui est le nôtre : se mouvoir, jusqu’à mourir. Écrire, cela implique nécessairement de ne pas être dans l’attente et l’espérance d’écrire.

Il m’apparaît que les Berlinois, collectivement, ont parcouru ce chemin dont je parle, celui vers la désillusion. Il me semble qu’à Berlin, dans l’art comme dans la vie, on ne s’embête pas avec la question de l’espoir. Elle est réglée, reléguée depuis longtemps. Sur les planches, le désespoir n’est pas systématique, évidemment, mais il n’est pas sanctionné. Les créateurs ne le répriment pas, le public et les critiques ne le traquent pas : il est permis et constitue une posture valable, souvent même le signe d’une certaine forme de lucidité. Je crois que c’est, entre autres, le dépassement de cette question de l’espoir qui permet aux créateurs berlinois de s’éclater, sans retenue, d’explorer, d’ausculter ce qui palpite en eux-mêmes, ce qui est sombre et sordide, oui, mais surtout profond, viscéral : ce qui vit malgré tout. Et il ne résulte pas de cette plongée que des textes, que des spectacles terriblement tristes, loin de là. Le désespoir, souvent, mène au rire le plus riche – quoi faire d’autre, au fond, avec cette condition qui est la nôtre ? L’humour noir dans le théâtre allemand n’est jamais bien loin. Toujours ce flirt avec le ridicule, cette bataille grotesque avec la mort, l’invariable partenaire dont il vaut peut-être mieux, au fond, s’accommoder.

Pourtant, depuis que j’écris, toujours, sur mes textes, j’encaisse cette question, comme un reproche : « Où est l’espoir, où est la lumière? » Comme si, dans la liste des ingrédients nécessaires au théâtre, cela manquait. Je n’ai jamais su quoi répondre. Je préférais me taire, jouer l’incompris, blâmer en silence celui ou celle qui me questionnait. Si le texte était en chantier, je commettais – je m’en rends compte maintenant – la grave erreur de le modifier, d’y glisser une lumière artificielle. Si le mal était fait, ne me restait plus qu’à me fendre de pirouettes intellectuelles, à inventer une manière de lire la pièce afin qu’on puisse penser, oui, qu’il y avait là un peu d’espoir. Et si, quoi que j’y fasse, je me trouvais à bel et bien avoir écrit un texte désespérant, je finissais par dire que c’était pour bousculer, critiquer, faire réagir. Je ne peux dire cela aujourd’hui sans avoir l’impression de rire de moi, de rire de tout le monde.

Que l’on soit créateur, penseur, critique ou spectateur, il semble que nous tournions sans cesse autour de cette idée de lumière, comme cherchant une porte de sortie. Et s’il n’y en avait pas ? Notre théâtre (et le discours des artistes sur leur théâtre) est soit franchement imprégné d’espoir – il est même politique, jusqu’à vouloir être vecteur de changement social –, soit il se confond, comme je l’ai souvent fait, en excuses et en explications, à deux pas du désespoir, alors qu’il vaudrait mieux faire le saut et mettre les deux pieds dedans.

Proposer le désespoir est pour moi le seul moyen de ne pas me compromettre par ce que j’estime être une forme de directivisme moral. Proposer le désespoir, c’est renoncer à l’idée de faire du théâtre un outil. Parce que si notre théâtre est dans l’échec, c’est qu’il ne parvient justement pas à se charger du rôle que nous voudrions le voir remplir : celui d’un art populaire, influent, dominant. Je crois qu’il nous faut abandonner cet objectif à atteindre par le théâtre, car il n’est que réduction de l’art à nos propres envies narcissiques déçues : être populaire, influent, dominant. Le théâtre est un cri, un mouvement, une action. S’il doit exister un but, il me semble que ce devrait être, en lui-même, pour lui-même, le geste du théâtre. 

Éric Noël a étudié la littérature avant de compléter le programme d’écriture de l’École nationale de théâtre en 2009. Sa pièce Faire des enfants, qui lui a valu le prix Gratien-Gélinas 2010, a été créée à Montréal, au Théâtre de Quat’Sous, en 2011, en plus d’être traduite et publiée en allemand. L’auteur était à Berlin pendant la majeure partie de l’année 2011, où il a travaillé à l’adaptation pour le Québec d’un texte de Ewald Palmetshofer : Hamlet est mort. Gravité zéro. Il partage présentement son temps entre Montréal et Mexico, et travaille à l’écriture d’un solo performatif intitulé K-Hole (titre provisoire), qui sera créé en France en 2014. Ajoutons qu’il a publié dans le dossier « Le théâtre m’ennuie » (Jeu 141, 2011.4) un texte intitulé « Un théâtre hygiénique ».

 

Un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *