Julie Artacho

Le corps « normal » est une fiction. Au carrefour des discours sociaux et des représentations imaginaires, entre le corps standardisé du monde de la mode et celui, supposément neutre, de la médecine, s’érigent des morphologies plurielles, composites. Peinant, parfois, à s’extraire du carcan des discours normatifs, ou s’en détachant avec fracas, elles nous disent que le corps commun n’existe pas.

« Un corps, des corps : il ne peut y avoir un seul corps, et le corps porte la différence. Ce sont des forces placées et tendues les unes contre les autres. Le “contre” […] est la catégorie majeure du corps », écrit le philosophe Jean-Luc Nancy1. Insaisissable, inassignable, ondoyant dans le jeu incessant des contrastes et des résistances, le corps, au quotidien comme dans le champ des arts vivants, n’a de cesse de s’inventer et de se réinventer. Il s’écrit, parfois hors langage, dans le souffle et le geste, dans les secrets à demi révélés de la chair, dans le texte gravé sur la peau-écorce. Son discours est changeant, impermanent. Ses déclinaisons sont infinies.

Ainsi, « toute la puissance charnelle du théâtre, la singularité de sa violence dompteuse » s’exprime-t-elle, pour le metteur en scène Romeo Castellucci, à travers le corps « brûlé » de l’acteur en scène, communiant avec le spectateur2. Ce corps incandescent, porteur d’un discours qui souvent précède ou abolit la parole, se donne à voir dans la danse et le théâtre actuels en une myriade de représentations brisant le moule de l’uniformité : des corps atypiques, marginaux ou obscènes, qui, à même la chair, matérialisent un discours sur l’être et sur le monde. Ce dossier se penche sur quelques-unes des formes et des significations, dans les arts vivants actuels, de ce corps échappant à la standardisation. Corps brisés, stigmatisés, scarifiés, corps malades, handicapés, transformés, quasi annulés, corps porteurs d’une inquiétante étrangeté, composent une partie du vaste paysage exploré ici. Sont abordées les figurations atypiques du corps sur les scènes québécoise et étrangère, de même que du côté de la dramaturgie. Au-delà de la seule interrogation sur la forme, les textes du dossier, portraits, témoignages et analyses, tentent de cerner ce qu’engagent de telles représentations du corps : quels imaginaires rendent-elles visibles ? Quels discours font-elles entendre ? Quelles relations tissent-elles avec le spectateur ? Que disent-elles de nous et de notre rapport à la norme ?

Corps multiples

En ouverture du dossier, Pascale Caemerbeke se penche sur la persistance et les transformations de la fascination pour l’anomalie et la « monstruosité », des foires d’exhibition du XIXe siècle jusqu’au théâtre contemporain. Le handicap serait-il, aujourd’hui, le nouveau fief de l’étrangeté spectaculaire ? Suit une réflexion de Katya Montaignac sur le regard qu’il est loisible de poser aujourd’hui sur la danse, lorsque celle-ci s’incarne dans un corps amateur, âgé, enfant, aveugle ou animal. L’auteure aborde les nouvelles formes de virtuosité entraînées par le recours au corps « profane » et dé-spectacularisé.

Anne Waeles s’intéresse à la brûlante « métaphysique de la chair » dans le théâtre de Romeo Castellucci. La prédilection du metteur en scène pour la monstration de corps difformes, avilis et souffrants va-t-elle au-delà de la pure provocation ? Dans la pièce Les Morb(y)des, du jeune auteur québécois Sébastien David, obésité, émaciation et scarification accompagnent une douloureuse déroute identitaire. J’analyse ce parcours de la dissolution de soi. Dans un entretien accordé à Christian Saint-Pierre, les interprètes Pascal Desparois, Katia Lévesque, Debbie Lynch-White et Émilie Poirier témoignent qu’un corps rond ne constitue pas une entrave à la pratique de la danse. Pour sa part, la chorégraphe et metteure en scène Menka Nagrani rend compte à Christina Brassard des défis rencontrés dans son travail avec des artistes handicapés au sein des Productions des pieds des mains.

De son côté, la metteure en scène Catherine Bourgeois, directrice artistique de Joe Jack et John, une compagnie reconnue pour ses distributions atypiques, s’intéresse aux préjugés qui persistent quant à la présence sur scène de personnes en situation de handicap. Elle plaide pour une plus grande ouverture à l’altérité. Enfin, le sociologue Baptiste Pizzinat signe, avec « Ce corps atypique que nous avons tous », une percutante réflexion sur le caractère évanescent et éminemment fragile des normes corporelles que nous tenons, bien souvent, pour incontestables. À travers des exemples tirés du théâtre contemporain, il nous montre combien le corps atypique défie, avec force, les injonctions normalisantes de notre temps.

1 Jean-Luc Nancy, 58 indices sur le corps et Extension de l’âme, Montréal, Éditions Nota bene, 2004, p. 35.

2 Romeo Castellucci, Les Pèlerins de la matière. Théorie et praxis du théâtre, Besançon, Les Solitaires intempestifs, 2001, p. 106.

2 commentaires

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    BATTEZZATO

    Bonjour,
    Je suis étudiant à l’université de Grenoble en La Licence Professionnelle Intervention Sociale: Accompagnement de Publics Spécifiques.
    Dans le cadre d’une recherche et d’un mémoire sur les représentations du corps dans la création contemporaine, je suis intéressé par votre numéro sur le Corps atypique. Est-il possible d’en avoir une copie papier ou électronique ? Et si oui comment ?
    Vous en remercient par avance
    Bien Cordialement
    Gaetano Battezzato

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