Articles de la revue JEU 151 : Corps atypiques

Jouer à rabais, c’est terminé

Alex Huot

On me dit borné. Et bien sincèrement, en regardant autour de moi, je me rends compte que j’ai raison de l’être.

Ce qui suit n’est pas un règlement de comptes, mais une mise sur table de ce que ma compagnie expérimente. S’il y a autant de réactions face à mes propos, c’est sans doute que quelque chose ne va pas dans les structures existantes de notre milieu. Mes sorties ont dérangé les gens, et j’ai touché plusieurs cordes sensibles. Peut-être y aura-t-il enfin un vrai débat ?

Jouer à rabais, c’est terminé. C’est le gros bon sens. Si un producteur ou un diffuseur veut un de mes spectacles, et ce, peu importe sa position géographique ou sa notoriété, il doit trouver les ressources financières pour l’acheter à un prix respectable… sinon basta !

En haut de la pyramide, il y a ceux qui possèdent et distribuent l’argent, embourbés dans leur archaïsme : le Conseil des arts et des lettres du Québec et son équivalent fédéral. Je les compare à d’énormes paquebots qui naviguent lentement et dont chaque action dépend d’une machinerie lourde prenant un temps infini avant d’aboutir à des résultats. Malheureusement, le milieu artistique est une mer agitée et imprévisible. La lourdeur administrative est souvent un frein à plusieurs élans et, parfois, on peut manquer le bateau. Le modèle qu’ils imposent, la plupart du temps, ne me convient pas et ne m’intéresse pas. Je résiste donc à entrer dans toutes leurs « petites cases » immuables. Je l’assume, au risque de ne pas recevoir le maximum en subventions.

Puis, au prochain palier, l’Union des artistes (UDA) : un syndicat censé représenter les artistes et leurs intérêts. En faisant affaire avec eux, je n’étais qu’un contrevenant, incapable de me soumettre à leurs règles et à leurs échéances de paiement. Aucune souplesse ne pouvait être accordée à des situations particulières. Un mur de béton auquel je n’avais plus envie de me buter. Désormais, je passe à côté et défends les conditions de mes artistes moi-même. J’ai d’ailleurs remarqué que l’UDA semble plus souple sur certains points. Récemment, elle a utilisé une photo pleine page de moi dans son livre sans mon consentement ni celui de la photographe. À la sortie du livre, l’UDA n’avait pas complété les démarches pour payer la photographe ou obtenir les droits d’utilisation de la photo. Que l’Union soit dans ses droits ou non n’est pas la question. Pourquoi leurs intérêts passent-ils avant les miens ? Ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres.

Ensuite, nous retrouvons les producteurs et les diffuseurs qui, le plus souvent, malheureusement, ont le gros bout du bâton. Les artistes, par peur de ne pas pouvoir présenter leur travail, se soumettent à leurs exigences. Encore aujourd’hui, on me demande de censurer, de changer des parties de mes spectacles ou bien de réutiliser la même recette gagnante, sous peine de ne pas être diffusé ou coproduit. Je suis catégorique : les producteurs et diffuseurs n’auront jamais le droit à de l’ingérence artistiques dans mes créations. Je n’ai jamais supplié quiconque ; tu n’aimes pas, tu n’achètes pas. Je n’ai jamais compté sur ma notoriété pour être intègre. Je n’ai jamais plié, même à mes débuts. Il ne faut pas permettre à ces gens de nous piétiner artistiquement ; que ce soit pour une photo, une esthétique chorégraphique ou notre propre identité, nous n’avons jamais à représenter un théâtre. Nous représentons notre unicité. Point à la ligne. Personne ne peut venir interférer avec ce que nous sommes et ce que nous avons à dire.

Les producteurs et les diffuseurs n’ont pas les moyens de leurs ambitions. À Montréal, aucun artiste ne peut se permettre d’être exclusif, car les conditions proposées sont trop loin des besoins réels. Pourtant, les créateurs subissent très souvent les effets des batailles d’exclusivité entre diffuseurs. Dans un milieu petit et limité comme le nôtre, on pourrait se passer de ce genre d’excentricités.

Les derniers et non les moindres, les artistes. Je n’ai pas attendu d’être « Dave St-Pierre » pour revendiquer. Je me suis battu depuis mes débuts, même quand mon nom ne « valait » rien. Il m’est difficile de croire que la situation actuelle peut vraiment changer. Il y aura toujours quelqu’un pour aller jouer, parler, crier, danser gratuitement, ou à moindres frais. Cette personne, je ne pourrai pas lui en vouloir, car je suis passé par là. C’est encourageant de recevoir des messages personnels à la suite de mes prises de position, mais sachez que l’impact serait réel si vous preniez aussi la parole sur la place publique.

Je me retrouve toujours tout seul au front. Je suis épuisé et j’ai décidé de me battre pour moi seulement, en espérant que les remous pourront aider les plus jeunes et qu’ils seront capables d’établir de nouveaux standards.

Si j’avais suivi à la lettre les conseils de tout ce beau monde, je ne serais pas rendu où je suis aujourd’hui.

Dave St-Pierre

À propos de

Chorégraphe, Dave St-Pierre a fondé sa compagnie en 2004. Les pièces La pornographie des âmes (2004), Un peu de tendresse bordel de merde (2006) et Foudres (2012) ont été présentées dans plusieurs théâtres et festivals prestigieux.

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