Glauco

La pratique des artistes ayant un handicap remet en question les normes de performance et de représentation. Réflexion sur la crainte de l’altérité et les enjeux soulevés par l’art inclusif.

« The way we see things is affected by what we know and what we believe. » John Berger, Ways Of Seeing

En effectuant de la recherche pour une nouvelle création de Joe Jack et John, j’ai récemment sorti de vieilles notes d’un cours donné à l’Université McGill en 1999 par le Dr François-Marc Gagnon, nommé « Image of Otherness ». Ce cours, qui explorait la perception européocentrique de l’Autre à travers les siècles (et l’art), est resté cher à ma mémoire. J’y ai notamment découvert que la perception de l’Autre peut être exprimée en des termes sociologiques, selon lesquels la différence est discernable par la race, le genre, le rang social, l’état physique et mental, etc.

Cette perception peut aussi se forger sur le plan géographique. Que la distance soit sociale ou physique, il reste que plus elle est grande, plus on risque d’être confronté à l’anormalité. Par exemple, à l’époque de la découverte de l’Amérique, on concevait la diversité humaine selon une échelle de valeurs géographique : « […] le monde est fait de cercles concentriques, avec Jérusalem au centre, la Chrétienté dans le premier cercle, et au fur et à mesure que l’on s’éloigne du centre, des humanités moins “orthodoxes” comme les Juifs et les Musulmans d’abord, puis les Barbares, et finalement, aux confins du monde connu, les races monstrueuses. » (Gagnon et Petel, 1986, p. 114-115) Ainsi, Jacques Cartier pensait rencontrer des monstres en Amérique, entre autres des monopodes, des cynocéphales (hommes à tête de chien) ou des blemmyes (hommes sans tête). Dès qu’il est question d’éloignement naissent dans l’imaginaire des corps et des comportements monstrueux, qui témoignent de cette peur que nous avons toujours eue et qui demeure encore : la peur de l’Autre, de l’inconnu, de la différence.

Reinhard Luthi

Catherine Bourgeois

Semblablement, la personne handicapée a connu dans l’histoire moderne une évolution sociale qui l’a fait progresser de l’être effroyable à la caricature, à la victime et au héros, puis, graduellement, à la personne. L’acceptation sociale des homosexuels et des Afro-Américains suit un processus similaire. Au Québec, les personnes vivant avec un handicap physique ou intellectuel ont tout d’abord été prises en charge par les religieuses lorsqu’elles étaient délaissées par leur famille. C’est alors qu’ont été fondées les institutions psychiatriques, ou asiles. En ces lieux, déficience, folie et maladie mentale se confondaient sous l’étiquette de l’exclusion. Le peu de contacts entre les personnes marginalisées et le reste de la population prenait la forme, la plupart de temps, du freak show (par exemple à Montréal, au Parc Belmont, de 1923 à 1983). Dans les années 60, on assiste à la désinstitutionalisation : une initiative au départ motivée par une vision humanitaire, mais qui se soumet rapidement à des impératifs économiques. Les personnes vivant avec un handicap retrouvent certes une place au sein de la société, mais laquelle ? C’est l’époque des familles d’accueil et des classes spécialisées, mais aussi des laissés-pour-compte et du début de l’itinérance.

Aujourd’hui, les personnes handicapées se voient davantage intégrées aux différentes sphères de la vie d’une communauté. Mais, parallèlement à cette inclusion sociale grandissante, l’eugénisme se pratique de plus en plus dans le milieu médical, où une panoplie de tests de dépistage sont désormais accessibles. Pendant qu’on sélectionne et épure du côté médical, une réflexion plus englobante, plus humaniste suit également une évolution : « Un enfant handicapé […], il est clair que ça ne sert à rien. Pourtant, cet enfant a une mission, une mission qui se joue dans l’ordre de l’invisible, dans cet espace secret et profondément intime, dans ce cœur du cœur, où se compose le sens d’une vie et où notre véritable capacité d’aimer, notre véritable courage sont mesurés. » (Barcelo, 1998)

Pour ma prochaine création, j’ai rencontré à quelques reprises un artiste vivant avec une déficience, afin de discuter du thème de la peur. Bien que je n’en sois pas à mes premières armes en rencontres inédites et surprenantes, encore une fois, j’ai été soufflée vers des zones insoupçonnées. Avant notre première rencontre, ma nouvelle recrue avait déjà rempli mon répondeur de courts messages me laissant savoir qu’il avait peur de parler de la peur, qu’il n’avait pas dormi parce qu’il était stressé de me rencontrer, qu’il était perdu et ne trouvait pas le studio de répétition, qu’il était au Nautilus et que quelqu’un l’aidait à s’orienter. Une fois devant moi, il a avoué vivre dans la crainte de Dieu et que sa plus grande peur était, justement, de perdre un jour cette crainte. Et voilà, en cinq minutes, j’étais déjà à mille lieues d’où je pensais aller avec cette nouvelle création. Pour que le travail artistique puisse s’enraciner et grandir, pour que la parole de cet artiste trouve une place aux côtés de la mienne, pour que notre parole collective puisse rejoindre et toucher le public, il faudra de part et d’autre faire des Jacques Cartier de nous-mêmes, c’est-à-dire être curieux, courageux et ouverts, malgré la peur.

Adrienne Surprenant

Jacqueline van de Geer et Michael Nimbley dans AVALe (Joe Jack et John, 2014).

La place occupée par les personnes handicapées a certes grandi au cours du dernier siècle. Elle est un peu le reflet du rapport actuel de la société face à l’Autre, à la différence. Mais ce monde misant sur des valeurs de rentabilité dans une société de performance, une nouvelle question émerge : quelle est la contribution et l’utilité d’une personne en situation de handicap ? Pour répondre à cela, on est forcé de considérer autre chose que la productivité économique de la personne, voire d’interroger les bases mêmes sur lesquelles on juge les gens, selon les normes sociales admises. Dans le même ordre d’idées, on peut se demander quelle est l’utilité concrète d’une personne âgée. Et qu’en est-il de celle d’un artiste ? Est-ce que l’expérience et la rencontre humaine ou artistique ont une valeur ?

En choisissant des distributions atypiques, ma pratique (tout comme celle de nombreux autres artistes) propose initialement une prise de conscience des normes sociales, puis invite à la remise en question de ces normes. Bien qu’en évolution constante, la norme sociale voudrait encore aujourd’hui qu’on dissimule la personne handicapée et sa présence atypique. Particulièrement dans le domaine des arts, il reste une persistante « difficulté à admettre que les personnes dites “handicapées” soient à même de participer pleinement à la création artistique. Que leurs pratiques ne se réduisent pas à des activités d’ordre thérapeutique ou occupationnel. » (Gardou et Saucourt, 2005, p. 9) Depuis plus de 10 ans, je suis confrontée de façon quasi quotidienne à ces préjugés. Que ce soit de la part des subventionneurs, des diffuseurs ou des directeurs artistiques, une appréhension persistante demeure, et ce, au Québec plus qu’en Europe et au Canada anglais, où l’art issu d’une certaine communauté n’est pas conséquemment « communautaire ».

Je m’interroge depuis longtemps sur les raisons qui soutiennent la persistance de ces préjugés contre l’art inclusif et ses artistes. Danser avec un corps qui ne répond pas, prendre parole avec une diction défaillante, peindre sans contrôle de ses mouvements, écrire à l’aide d’un dictaphone, sont autant de manifestations artistiques qui peuvent éveiller le doute et la crainte. Je crois donc que la présence sur scène d’un artiste handicapé remet en question la notion même d’artiste. Dans une société industrialisée où priment les valeurs économiques, l’artiste contemporain doit constamment justifier sa pertinence et la valeur (culturelle, symbolique, humaine, etc.) de son travail, parfois même en des termes économiques. Souvent perçu comme un illuminé paresseux vivant au crochet de l’État, il doit travailler à changer une perception sociale négative à son endroit. L’artiste contemporain est donc en constante quête de reconnaissance sociale et financière. L’artiste handicapé a encore moins de légitimité et, telle une menace, vient miner le travail de valorisation du rôle de l’artiste au sein de sa société.

Il semble que, malgré l’évolution (somme toute positive) de la condition des personnes vivant avec un handicap, il reste encore énormément de préjugés à briser, dont ceux entourant l’artiste ayant un handicap. Au-delà de l’exposition et de la remise en question de nos normes sociales, montrer le handicap sur scène peut aussi être une façon de présenter l’humain dans sa diversité et de faire apparaître cette humanité que nous partageons tous. Parallèlement à cette quête d’ouverture à l’altérité, les tendances socioéconomiques basées sur la performance et les progrès de la science mettent en péril cette diversité humaine. Le plus grand danger est peut-être de donner à la crainte de l’Autre et à la peur de la différence une légitimité, et que de cette légitimité naisse une culture de la peur… Jacques Cartier se serait-il aventuré à traverser l’océan s’il n’avait pas été plus curieux que peureux ?

Références

BARCELO, Yan, « À quoi sert l’enfant handicapé ? », L’Agora, vol. 5, no 2, février-mars 1998.

GAGNON, François-Marc et Denise PETEL, Hommes effarables et bestes sauvaiges, Montréal, Boréal, 1986.

GARDOU, Charles et Emmanuelle SAUCOURT, La Création à fleur de peau. Art, culture, handicap, Toulouse, Éditions Érès, 2005.

GARDOU, Charles, Le Handicap au risque des cultures, Toulouse, Éditions Érès, 2010.

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