Critiques

Le NoShow : Payer pour et gueuler contre

Documentaire, militant, engagé? Le théâtre d’Alexandre Fecteau est tout cela, mais surtout urgent et nécessaire. Présenter Le NoShow en ouverture du FTA (en remplacement du spectacle de Stan Douglas annulé en raison de désaccord avec les syndicats) se révèle d’une grande pertinence. Disons que ça donne le ton d’un festival qui sait mettre en valeur le propos politique. Deux compagnies, le Théâtre DuBunker, fondé par Francesca Barcenas, Hubert Lemire et François Bernier à leur sortie du Conservatoire de Montréal, et le collectif Nous sommes ici, animé par Alexandre Fecteau, à Québec, se sont associées pour créer Le NoShow, avec les moyens du bord, en 2013 au Carrefour international de théâtre de Québec.

Avant d’entrer en salle, le spectateur est invité à choisir ce qu’il va payer. Un barème qui va de la messe du dimanche à 0$ au match de hockey à 180$. Tout se fait de manière anonyme, même les guichets de billetterie sont occultés. Ainsi, la radinerie peut rester une affaire personnelle. Après un préambule où les sept comédiens répondent à une question qui n’est pas posée, Hubert Lemire, dans son beau costume de directeur général de compagnie (qui lui va très bien), fait le compte des recettes: 4 299$ (ce qui, hier soir, représentait une moyenne de 18$ par personne). À cela, il faut déduire les frais de billetterie, les taxes, les salaires des régisseurs et les investissements. Ne reste au final que 640$, de quoi payer (mal) trois comédiens. Le chapeau est passé dans la salle, ce qui permettra d’en payer un quatrième. En se jouant des manières peu ragoutantes de la téléréalité (le public est appelé à voter pour choisir ceux qui vont rester), trois comédiennes sont éliminées du jeu sur scène. Heureusement on les retrouve plus tard, par le biais de la vidéo, en coulisses et sur la Place des Festivals, pour une manifestation désopilante.

Le NoShow pose clairement la question qui fâche: l’argent. Il passe en revue les conditions de travail des comédiens, les salaires dérisoires et les subventions inexistantes, les auditions calamiteuses et la promotion canapé, voire le droit de cuissage, les jobines de survie entre deux contrats. On rit beaucoup, peut-être pour ne pas avoir à en pleurer: il faut rappeler que, selon une étude du Conseil québécois du théâtre, le salaire moyen d’un artiste se situe au niveau du seuil de pauvreté. Pour quelques uns qui roulent sur l’or (les arbres cachant la forêt), combien crèvent la dalle? D’ailleurs, pour en rajouter une couche budgétaire, les comédiens dorment sous des tentes plantées sur l’esplanade de la Place des Arts, campement qui n’est pas sans évoquer les Indignés de 2012… Et, en effet, le spectacle pourrait se résumer au cri du cœur lancé par Stéphane Hessel: «Créer c’est résister, résister c’est créer».

Certains numéros «appartiennent» aux comédiens et sont écrits par eux, directement inspirés de leur histoire personnelle, les autres sont interchangeables. Puisqu’il faut adapter le texte en fonction de celui qui se l’approprie, comme le dit François Bernier, croisé à la fin du spectacle: «Ça goal en coulisses!». On reconnaît la griffe du metteur en scène, déjà appréciée dans Changing Room, un inoubliable spectacle qui traçait un portrait intime des drag queens et déboulonnait les idées reçues, présenté en 2012 à Espace Libre: la caméra baladeuse, l’improvisation, l’interactivité et la performance.

Réjouissant dans la forme, alarmant dans le fond, Le NoShow pose la question de la place et de la valeur que l’on accorde à la culture, dénonce l’image éculée des artistes bouffeurs des deniers de l’État. Quand les théâtreux se partagent quelques milliers de dollars, les entreprises telles que Bombardier, Ubisoft et les magazines people en reçoivent des milliards. Certains diront que ce discours est un poncif qui enfonce des portes ouvertes. Je prétends qu’il faut au contraire dénoncer encore et encore les conditions calamiteuses dans lesquelles les compagnies théâtrales créent des spectacles qui, avec un peu de chance, tourneront au Québec et ailleurs dans le monde, où on les accueillera comme des «ambassadeurs de la culture québécoise». Joli paradoxe. Des émissaires en pantalon troué… Si une société ou un pays se définissent par leur culture, il serait grand temps d’être fiers de la nôtre.

Le NoShow

Textes: François Bernier, Alexandre Fecteau, Hubert Lemire, Maxime Robin et les interprètes. Mise en scène: Alexandre Fecteau. Une coproduction du Collectif Nous sommes ici et du Théâtre DuBunker. À la Cinquième salle de la Place des Arts, à l’occasion du Festival TransAmériques, jusqu’au 5 juin 2014. En tournée française du 9 novembre au 22 décembre 2018.

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  1. Pingback: Francesca Barcenas et Hubert Lemire : le fonds et la forme | JEU Revue de théâtre

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