Critiques

Notre peur de n’être : Fugues en soi-même

La dernière semaine du festival d’Avignon s’ouvre sur la création belge Notre peur de n’être. Le metteur en scène et dramaturge Fabrice Murgia décortique la solitude à travers quatre cas de figure où l’usage de la technologie est préféré à la vie en société.

Téléphone intelligent, caméra, ordinateur ou magnétophone: la machine conforte l’humain et l’éloigne de ses contemporains. Cette idée se développe dans les moments charnières de la vie de quatre solitaires. C’est d’abord un homme qui se distrait d’une peine d’amour avec Siri, voix robotique mais féminine de son téléphone intelligent. Puis, une jeune fille prépare un entretien d’embauche en enregistrant la plupart de ces propos, au cas où elle oublierait un éclair de génie.

Finalement, une mama italienne s’inquiète pour son fils qui vit reclus dans sa chambre depuis 10 ans. Entre ordi, caméra et rêve d’enfants, cette autarcie technologique éloigne le fils des idéaux de sa mère; elle l’imagine avocat ou notaire. Le tout est orchestré par deux narratrices qui racontent les malaises de chaque protagoniste.

La mise en scène rappelle un jeu vidéo, où le territoire, tout en noir, s’éclaire là où l’action se déroule. Sur un plancher de damier noir et blanc, deux perspectives se recoupent, le gros plan et la vue d’ensemble. Cet alliage entre le joué et son image filmée est possible grâce à un écran de tulle translucide qui permet de voir la situation en toile de fond derrière le visage d’un protagoniste en gros plan sur une partie de l’écran. Ce voile sur la scène disparaît dès le second chapitre de la pièce. À ce moment, l’écran devient plus net et coupe la scène horizontalement; la situation jouée en bas et le regard désespéré d’un protagoniste en haut.

La pièce est née d’un exercice d’écriture du réel. Toutefois, ce n’est pas du théâtre documentaire, car les personnages ne sont pas composés de figures historiques mais bien d’archétypes; la jeune fille terriblement performante, l’homme abandonné, l’autarcique ou sa mère angoissée; ces personnages sont cadrés dans une fiction où leur existence se croise de manière improbable, mais possible.

Fabrice Murgia souligne l’importance de la grève des intermittents en France par un discours qui conclut la représentation. En voici quelques extraits ainsi que le lien pour lire l’ensemble des propos de l’artiste: «Dites-leur que nous sommes là pour poser des questions critiques sur le monde que nous construisons ensemble. Rien à affirmer. Juste des questions pour les aider à construire. Quand je réalise que nous avons accès à internet depuis trente ans, et que nous sommes incapables d’inventer de nouvelles formes d’économie culturelle, notamment en matière de partage des oeuvres, je me sens pris pour un con, alors j’ai peur… […] Parlez-leur de l’utilité de la culture.»

Notre peur de n’être

Texte et mise en scène: Fabrice Murgia. Au Gymnase du Lycée Aubanel, à l’occasion du Festival d’Avignon, jusqu’au 27 juillet 2014. Diffusion en direct sur Culturebox le 26 juillet à 14h.

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