Critiques

Small Talk : Les mots pour le dire

Après avoir traité des manifestations de la place Tiananmen dans Je pense à Yu, Carole Fréchette aborde un univers entièrement différent avec Small Talk, créée cet été à Bussang (dans les Vosges) par le Théâtre du Peuple. Deux contraintes pour la dramaturge: écrire une pièce pour de nombreux personnages (plus d’une vingtaine de rôles secondaires, le théâtre réunissant sur scène acteurs amateurs et professionnels) et la nécessité que celle-ci se termine à l’extérieur, le mur du fond de ce théâtre s’ouvrant sur la forêt. Une telle commande aurait pu crisper le style d’un auteur, mais c’est sans compter la maîtrise de l’intrigue et du langage de Carole Fréchette.

Small Talk traite d’incommunicabilité – ou du moins de la difficulté que plusieurs ressentent à communiquer. Dépassée par les codes les plus élémentaires de la conversation badine, Justine peine à échanger avec ses collègues de bureau aussi bien qu’avec des inconnus. «Je suis pas timide, je sais pas ce qu’il faut dire. C’est pas la même chose», répètera-t-elle à plusieurs reprises. Consciente de sa difficulté à s’intégrer, de sa propension au soliloque, elle suit des cours de conversation en ligne, assiste à des ateliers. «Moi, je veux m’incorporer, comme les œufs, jusqu’à ce que la pâte soit lisse et sans grumeaux», expliquera-t-elle à Reine, sa mère.

Cette dernière, aphasique, déforme les mots quand elle s’exprime. On ne peut ici que saluer l’extraordinaire exercice de style, puisque tous les mots prononcés par Reine existent, ce qui laisse place à de nombreux clins d’œil savoureux. («Et il y a de la crème glacée aux pépites de chocolat» devient par exemple «Et il y a de la rame panée aux mérites de charabia».) Le père de Justine a quant à lui choisi de se réfugier dans le silence, refaisant sa vie avec une muette, tandis que son frère Charlie, un présentateur de jeux télévisés, multiplie les parades sans jamais entièrement s’arrêter au sens profond des mots. Alors que Justine s’enfuit dans la forêt après avoir causé un malaise certain sur le plateau de la nouvelle émission animée sur son frère, elle retrouve Timothée, qui a décidé de mettre fin à ses jours. En réussissant enfin à mener jusqu’au bout une conversation, Justine lui sauvera l’existence.

Huit acteurs se partageaient hier soir la trentaine de rôles. Sophie Desmarais s’est révélé une Justine idéale, fragile et volontaire à la fois, alors que Josée Deschênes maîtrisait sans coup férir la difficile partition de Reine. Soulignons également l’aisance avec laquelle Anne-Élisabeth Bossé passait d’un rôle à l’autre et la profondeur avec laquelle elle incarnait ses personnages. À ses côtés, Alexandre Fortin forçait étrangement son jeu dans le rôle de Timothée alors qu’il semblait parfaitement à son aise dans tous les autres rôles secondaires (un choix de Vincent-Guillaume Otis, qui assurait la mise en lecture?). Pour patienter, avant que cette pièce ne soit montée ici, on peut se plonger dans le texte publié chez Leméac.

Small Talk

Texte: Carole Fréchette. Mise en lecture: Vincent-Guillaume Otis. Au Théâtre d’Aujourd’hui, à l’occasion de Dramaturgies en dialogue, le 21 août 2014.

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