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Chante avec moi : Un spectacle dont vous êtes le héros (ou la victime)

Impossible, plusieurs jours après avoir vu la pièce Chante avec moi, de ne pas se mettre à fredonner le refrain « Je chante, oui je chante, pour que tu chantes, avec moi » dans les moments les plus inattendus. Le Trident débute sa saison avec un réjouissant coup d’audace, qui colle au tympan et rebondit dans la partie du cerveau où logent tous nos conditionnements.

Chante avec moi, d’Olivier Choinière, est un spectacle choral dont vous êtes à la fois le héros et la victime. L’entraînant refrain devient joyeusement irritant, puis grinçant, puis touche à l’horreur. Nous sommes dans la rencontre, puis dans la consommation de masse, la consommation ironique, le divertissement chronique, le détachement conditionné et l’abnégation réjouie. 

Si vous aviez l’intention d’y assister, nous vous suggérons de remettre la lecture de cette critique à plus tard. La surprise pourrait s’en trouver gâchée…

Nous assistons d’abord à la création faussement spontanée de la fameuse chanson (« Je chante, oui je chante, pour que tu chantes, avec moi » et une série de variations où le mot « chanson » est suivie d’un adjectif finissant par « ique »), qui sera le seul texte de la représentation.

Un rythme minimal, préenregistré sur un clavier, se fait entendre pendant quelques minutes. Un comédien émerge de la foule, s’approche et joue quelques mesures. Une femme, qui n’a pu s’empêcher de pousser quelques notes, descend le rejoindre. Graduellement, une quarantaine de comédiens entrent en scène pour former un chœur et un petit orchestre.

On voit rapidement que les apparents quidams forment un portrait de société composé de toutes pièces où sont représentées différentes nationalités, différents âges, différentes confessions, et des « carrés rouges », qui chantent fièrement le sourire aux lèvres.

La chanson, amorcée timidement, prend graduellement plus d’assurance. Les interprètes se mettent à danser et on a l’impression de se trouver devant le dernier flashmob à la mode, tourné à la gare d’Anvers. On sourit, attendri, et on chantonne, inévitablement. L’émotion, bien que fabriquée, fait son œuvre. Lorsque la chorale d’enfants entre en scène, suivie de la star invitée (le soir de la première, c’était la chanteuse classique Marie-Josée Lord), le groupe trépigne, n’en croit pas ses yeux et tente d’immortaliser l’instant avec des cellulaires.

On vient d’assister à un beau moment. Et pourtant, sous leur mine ravie, on sentait déjà que tout ce beau monde chantait en chœur à son corps défendant.

La chanson reprend, on traverse le miroir et on se retrouve devant une comédie musicale qui s’apparente au numéro d’ouverture d’un gala de Star Académie. Chacun des personnages affiche maintenant une attitude d’enfer et des vêtements fabuleusement brillants. Le livreur de pizza du début arrive dans une clinquante voiturette de golf, et l’escouade de danseurs apparaît en habits aérobiques fluorescents. Les « carrés rouges » sont remplacés par des politiciens. C’est parodique à souhait.

On prend conscience que le rythme de la chanson s’est accéléré, et que les stars semblent perdre le contrôle de leur spectacle, tyrannisés par une équipe technique qui les bouscule et les malmène. La parodie devient alors la satire d’un système où le divertissement est roi, où tout doit briller, jusqu’à l’écoeurement. On éprouvait une impression semblable devant Félicité, un texte de Choinière monté au théâtre de la Bordée il y a deux ans, où le culte de Céline Dion côtoyait les pires horreurs familiales.

Mais ce n’est pas fini, ce n’est rien qu’un début (sur un air connu). La chanson reprend une troisième fois, et la troupe échevelée et haletante devient un escadron tétanisé, qui accorde sa voix aux bruits des bottes. Un à un, les comédiens s’effondrent et sont tirés hors de scène. Jusqu’au dernier, qui persévère, et dont la foule accueille la capitulation avec un grand hourra.

On ne sait pas trop si les spectateurs applaudissent la performance ou la chute, et c’est dans cette ambiguïté que tient toute la pertinence de la démonstration d’Olivier Choinière. Sommes-nous dans une société qui n’aspire qu’à être divertie et qui regarde les autres s’effondrer avec satisfaction, ou parmi des individus qui se mettent en scène au quotidien, jusqu’à se transformer en rois de pacotille et en zombie ? Un peu des deux, je crois. Mais Choinière a l’heureux talent de nous laisser arriver à ce triste constat (ou non) en nous en mettant plein la vue et en nous faisant rire à satiété. On atteint la lucidité en se divertissant sadiquement. 

On sent maintenant l’heureux vent de renouveau qui souffle au Trident avec l’arrivée d’Anne-Marie Olivier à la direction artistique. Oubliez les pièces-musées, elle vous emmène au théâtre, le vrai, celui qui bouscule, qui dérange et qui éblouit.

Chante avec moi

Texte et mise en scène d’Olivier Choinière. Une production de L’Activité. Au Théâtre du Trident jusqu’au 11 octobre 2014.

 

Josianne Desloges

À propos de

Formée en théâtre, en cinéma et en histoire de l'art, elle est journaliste et chroniqueuse arts visuels au quotidien Le Soleil, à Québec, tout en collaborant à diverses publications culturelles.

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