Critiques

Bouffe : Les joyeux bouchers

Extrêmement réjouissante, cette coproduction franco-québéco-acadienne a été sacrée « Spectacle de l’année » au Gala des prix Éloize 2014 ! Les chefs Bazil et Mortadel (inénarrables Marc-André Charron et Mathieu Chouinard), cuistots hyperactifs, clowns sans nez rouges, joyeux et souriants, espiègles et irrévérencieux, mettent leur cuisine bien garnie sens dessus dessous, pour le plus intense plaisir d’un public ravi… et touché ! Car, derrière leurs facéties incessantes, ces deux personnages, parfois trash, souvent inquiétants, se révèlent aussi attachants et émouvants.

Le véritable feu roulant auquel ils convient les jeunes spectateurs à partir de 11 ans, et les moins jeunes – étonnamment, il y avait peu d’enfants dans la salle archipleine ce samedi après-midi –, déploie une richesse de trouvailles, une qualité de jeu, une explosion créative, en un mot une audace qu’on ne voit pas assez souvent au théâtre jeune public. Il y a, chez Bazil et Mortadel, une outrance de tous les instants, mais aucun outrage.

Faisant voler en éclats le quatrième mur, les interprètes interpellent les spectateurs, les apostrophent, en choisissent trois qu’ils entraînent sur la scène, où on leur a réservé une table. Ils y demeureront toute la représentation, auront l’occasion de se sustenter de hors-d’œuvre, d’une salade, de pop-corn, d’une bonne soupe chaude… Ils devront aussi mettre la main à pâte, littéralement, pour la confection du dessert : la tarte aux pommes, recette ancestrale du « papa » adoptif des deux chefs, qui les a élevés à la dure.

Derrière certaines scènes, qui sont de savoureux numéros d’anthologie, la satire perce, celle d’un monde où la surabondance mène à la surconsommation, où la folie de l’alimentation industrielle détruit ce qui la nourrit, où, métaphore leitmotiv du spectacle, l’humain finit par bouffer de l’humain. Tout cela, mine de rien, sans trop appuyer.

Parmi les morceaux de bravoure mémorables de Bouffe, le lavage des mains – « Un bon cuisinier doit être propre ! » – alors que, le savon, le Purel et l’eau de javel n’ayant pas suffi, Mortadel plonge les mains de Bazil dans l’acide ! Puis, l’histoire du petit Suleyman, enfant affamé parmi les affamés, dont nos bouffons écoutent le récit sur un écran de cinéma, émus, en s’empiffrant de pop-corn. Bouts de chansons : « Mange, mange, mange ton prochain… » et questions sont lancées au public : « Nous mangeons, mais nous mangeons quoi ? » quand le bœuf, le poulet, même le poisson sont engraissés au maïs…

Le jeu physique de ces comédiens, formés notamment à la réputée École internationale de théâtre Jacques Lecoq à Paris, atteint un sommet lors du naufrage du bateau de leur « papa », qui les confinera au cannibalisme. Vous le devinez, rien de bien politiquement correct dans ce théâtre, qui déride, fait réfléchir et nous place chacun devant nos propres contradictions.

Un tour de force à voir, pour goûter à ce plaisir rare des sens quand on se réjouit d’être bousculé. En souhaitant que les diffuseurs aient l’audace de programmer ce Bouffe qui mérite d’atteindre un large public : petits et grands s’en régaleront.

Bouffe

Texte de Marc-André Charron et Mathieu Chouinard. Mise en scène de Daniel Collados. Une coproduction du Théâtre populaire d’Acadie, de Satellite Théâtre et du Houppz ! Théâtre, présentée à l’occasion des Coups de théâtre, du 21 au 23 novembre 2014.

Raymond Bertin

À propos de

Journaliste depuis une vingtaine d'années, il est membre de la rédaction de JEU depuis 2005 et rédacteur en chef depuis 2017.

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