Le metteur en scène de Chatroom, une pièce de l’Irlandais Enda Walsh traduite par Étienne Lepage et qui sera présentée en mars 2015 à la salle Fred-Barry, réfléchit à la manière dont les échanges virtuels des adolescents font écho à la représentation théâtrale et aux jeux de pouvoir de la société contemporaine.

J’ai choisi de ne pas faire ici le récit du processus de travail réalisé en salle de répétition avec le Théâtre de la Combine1, d’abord entre les murs du Conservatoire d’art dramatique de Montréal, puis en prévision de la reprise du spectacle à la salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier.

J’ai aussi choisi de ne pas décrire le traitement esthétique qu’emploie Enda Walsh dans Chatroom. En effet, l’auteur, né en 1967, un Irlandais vivant à Londres, s’approprie les codes des forums de discussion de manière assez traditionnelle – il n’a pas choisi, par exemple, de développer une forme d’écriture qui s’inspirerait du format des chats (durée de composition des caractères sur clavier, abréviations, économie des mots, etc.). Les dialogues virtuels sont donc tout simplement transposés en dialogues de théâtre.

À mon sens, ce qui fait la qualité de ce théâtre de conscientisation, qui s’adresse ouvertement aux adolescents, c’est d’abord et avant tout son contenu. J’ai donc choisi d’écrire sur la métaphore que la pièce m’inspire, plutôt que sur le processus de création.

Espaces publics et virtuels

Chatroom est intéressant parce qu’il représente, sur scène, un espace public à l’intérieur d’un autre espace public : le théâtre, lieu de rencontre à l’intérieur d’un lieu de rencontre. On pourrait aussi souligner le fait que la fracture entre l’individu et sa collectivité, que tente justement de combler le théâtre, est ici mise en scène comme un miroir du théâtre lui-même : retrouver l’espace public dans un système qui rassemble des individus, mais qui en même temps isole les consciences.

Le théâtre cherche justement à colmater la fracture entre l’individu et un groupe, au moyen de la parole. Mais son désir de rassemblement échoue régulièrement à être un facteur déterminant et agissant dans la sphère publique, car ce qui y est dit ou fait reste dans le théâtre, demeure fiction, ou poésie.

Chatroom est donc la mise en scène d’un espace virtuel dans un autre espace virtuel. Cette fiction, ces personnages, cette poésie permettent souvent aux artistes eux-mêmes de demeurer relativement anonymes. On n’a souvent aucun compte à rendre, de part et d’autre. La fiction protège les uns des autres : auteurs, acteurs et spectateurs. On peut régulièrement, grâce à l’art, conserver l’anonymat.

Le pouvoir des mots

Chatroom met en scène lui aussi un espace virtuel – un salon de clavardage – qui maintient les gens qui y entrent dans un certain anonymat. C’est un jeu. Le théâtre aussi est un jeu. Un jeu de représentation de vérités, mais un jeu tout de même.

Cet anonymat est pervers, car il protège souvent les uns des autres, les dégage de leurs responsabilités. Si je porte une attention particulière au pouvoir de ces lieux de rencontre, malgré qu’ils puissent être régulièrement inoffensifs, c’est que, dans un cas comme dans l’autre, le pouvoir demeure celui des mots. Les individus sont protégés, mais leurs mots, eux, sont libres et très signifiants. Ils sont aussi interprétés : ils peuvent être salvateurs ou terribles pour l’émetteur comme pour le récepteur. Ils touchent. Ils ont un poids. Ils peuvent détruire, tels des rayons invisibles, certaines cellules du corps ou de l’âme.

Malgré, donc, un certain anonymat, l’imperméabilité est impossible, au théâtre comme dans un chatroom. Une partie de nous-mêmes est atteinte, ébranlée, brûlée, réchauffée ou stimulée. Au théâtre comme dans un chatroom, ce n’est pas l’individu comme tel qui est exposé, mais une part de sa conscience.

La logique du tyran

Mais la pièce de Walsh va plus loin : ce qui est érigé en système entre ses personnages pourra les engloutir. Dans le chatroom, le rôle qu’on prend pourra nous avaler si on accepte de s’oublier pour devenir quelqu’un d’autre, surtout si on prend ce rôle au sérieux. C’est la même chose pour une personnalité publique. Car le jeune William, l’un des manipulateurs de Chatroom, grâce à l’anonymat, devient autre chose : un personnage cruel, un tyran qui suit une certaine logique perverse et tordue, devenue système. La dynamique anonyme qui s’installe dans le chatroom le libère de sa conscience, dite humaine. Or, un individu abandonné par sa conscience et son indépendance d’esprit est sujet aux pires cruautés. Car l’anonymat, c’est aussi celui des victimes que l’on crée…

Si l’on ne connaît pas sa victime, si on ne la voit pas, on n’a pas conscience de ses actes. Il n’est qu’à penser à cet anonymat qui éloigne certains dictateurs de leurs victimes. J’ai aussi une pensée pour ces banquiers des grandes banques d’investissement qui, jusqu’en 2008, ont élaboré un système financier sur une théorie (sur du vent…) : les fameux subprimes (prêts à haut risque), dont l’écroulement a détruit des familles et englouti des milliers de pensions récoltées pendant une vie entière par des travailleurs, lors d’une crise financière qui marquera à jamais le monde moderne. L’anonymat protège les auteurs de ces actes, disons « théoriques », à la logique propre, mais bien souvent inhumaine.

Le monde et son corporatisme, la mondialisation, le marché global sont remplis de ces logiques théoriques inhumaines qui séparent les décideurs de leurs éventuelles victimes. Déresponsabilisation, donc. Toute une suite de décisions guerrières, économiques ou idéologiques qui ont façonné l’histoire des civilisations et dont la désormais sacro-sainte austérité, réflexe de plusieurs gouvernements occidentaux d’aujourd’hui, est la toute dernière découverte.

Une humanité qui préfère s’ignorer

Chatroom est une métaphore de cette dérive d’une humanité qui préfère s’ignorer, qui se fuit, qui crée des systèmes qui finissent par la rejeter. Une humanité qui craint sa propre complexité, les différences qui la peuplent, les nuances qui font sa richesse, la diversité qui fait sa beauté. Une humanité difficilement capable d’altruisme et qui crée des théories techniques, idéologiques, religieuses, économiques ou politiques pour gérer ou simplifier une complexité qui la compose et un mystère qui l’a engendrée. Car ce qu’on ne connaît pas est une menace, et les spécificités des individus ou des cultures sont trop compliquées.

Chatroom est une représentation de ces systèmes qui déshumanisent et qui grillent les consciences. Mais tout n’est pas sombre, bien évidemment, car le rassemblement permet aussi d’ouvrir les consciences par l’accès à l’information, le partage, la multiplication des opinions. La pièce permet tout de même au personnage de Laura d’intervenir avant qu’il ne soit trop tard. Quant à Jim, qu’on croyait à 100 % manipulé, ce n’est pas une victime brainwashée pour autant. Assistant aux dérives qui veulent l’entraîner vers sa disparition, il trouvera la force en lui pour finalement jouer un tour à ses agresseurs. Tout n’est pas perdu. Il en va de même du sort du monde.

Cette œuvre, comme le théâtre en général, met en scène des scénarios d’avertissement. Le théâtre est peut-être, au fond, un exercice de vigilance, et Chatroom le démontre bien.

À la salle Fred-Barry du TDP du 4 au 21 mars 2015.

 

1 Les comédiens de Chatroom sont Simon Beaulé-Bulman, Anne-Marie Binette, Catherine Chabot, Olivier Gervais-Courchesne, Elisabeth Payeur, Antoine Rivard-Nolin et Maude Roberge-Dumas, issus du Conservatoire de Montréal, et les concepteurs, Olivier Gaudet-Savard, Geneviève Lizotte, André Rioux, Marc Senécal et Caroline Turcot.

Né en 1972, diplômé de l’École nationale de théâtre en 1997, comédien et metteur en scène, Sylvain Bélanger est directeur artistique et codirecteur général du Théâtre d’Aujourd’hui depuis 2012. Il a cofondé et dirigé le Théâtre du Grand Jour de 1999 à 2014 et a cofondé le Théâtre Aux Écuries.

Sylvain Bélanger

À propos de

Diplômé de l’École nationale de théâtre en 1997, Sylvain Bélanger est ce qu’il est convenu d’appeler un artiste engagé. Directeur artistique du Théâtre du Grand Jour et cofondateur du Théâtre Aux Écuries, il a été nommé en septembre 2012 directeur artistique et codirecteur général du Théâtre d’Aujourd’hui.

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