Critiques

Le Chemin des passes dangereuses : Dire et danser sa mort

Peut-on intégrer la gigue contemporaine à un classique de la dramaturgie québécoise sans en travestir le propos? La proposition de la metteure en scène et chorégraphe Menka Nagrani peut sembler déroutante sur papier, mais quelques instants suffisent pour réaliser comment le geste peut se révéler le moteur idéal pour transmettre les tensions entre ces trois frères et favoriser une nouvelle lecture du Chemin des passes dangereuses de Michel-Marc Bouchard.

Cette intégration ponctuelle de la danse permet de s’approprier la musicalité certaine de l’œuvre, le travail que l’auteur a effectué sur les juxtapositions des sonorités, le rythme indéniable des répliques. Le spectateur aura peut-être l’impression de comprendre autrement les ressorts de la pièce, le mécanisme implacable d’horlogerie qui la mène inexorablement vers un dénouement qui n’en est pas un, mais nous ramène indirectement à la case départ.

Cette circularité du texte, dans laquelle chaque phrase ou presque se referme sur elle-même autant qu’elle se projette dans son écho, se traduit par le geste : nombreuses rondes qui rappellent aussi le passage du temps, corps qui tourbillonnent sur eux-mêmes comme ces tonneaux du camion de l’aîné quand celui-ci rate volontairement la courbe fatale, bras qui enserre un torse, corps joints par la tête. On la retrouve aussi dans l’utilisation de la ritournelle « De tous les biens que je possède, peu de valeurs, trois cœurs à aimer… »

La partition est bien défendue par les trois acteurs qui ont appris à danser pour le rôle. Si Arnaud Gloutnez et Dominic St-Laurent, deux récents diplômés du Collège Lionel-Groulx, campent avec conviction Ambroise et Carl, Félix Monette-Dubeau semble avaler toute la lumière une fois qu’il cesse de se suspendre aux cadres de portes (a-t-on cherché ici à retransmettre en boucle une scène de l’accident?) et entre véritablement en scène.

La proposition aurait sans doute eu avantage à être resserrée par moments. Ainsi, à force d’être repris, les mouvements de tonneaux comme les références à l’horloge finissent par perdre de leur pertinence. N’empêche. Elle se révèle un hybride intéressant, qui abolit la frontière entre théâtre et danse, mais surtout nous reconnecte autrement à une tradition que nous voudrions trop souvent nier.

Le Chemin des passe dangereuses

Texte de Michel Marc Bouchard. Mise en scène et chorégraphie de Menka Nagrani. Une production Des pieds des mains. Au Théâtre Prospero jusqu’au 28 février 2015.

Lucie Renaud

À propos de

Décédée en 2016, Lucie Renaud était professeure, journaliste et rédactrice spécialisée en musique classique, en théâtre et en nouvelle littérature québécoise.

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