Critiques

Chatroom : Les faux amis

Pièce de l’auteur irlandais Enda Walsh (né en 1967), traduite par Étienne Lepage, Chatroom met en scène six personnages d’adolescents d’un même patelin, mais qui ne se connaissent pas et conversent dans un forum de discussion sur Internet.

Ces jeunes se sont donné des règles de chat : ne pas utiliser leurs vrais noms, ni donner leur lieu de résidence. Des précautions élémentaires qui, en réalité, ne les protègent nullement contre la manipulation et l’intimidation, qui peuvent prendre des formes perverses quand les personnes avec qui on discute ne sont plus, aux yeux de leurs interlocuteurs, grâce à la barrière de l’anonymat, que des êtres « virtuels ».

L’un des participants à ce salon de clavardage, Jim, en fera l’expérience à ses dépens et risquera même s’y laisser sa vie. Garçon au passé douloureux, abandonné par son père lorsqu’il était enfant, il vit une relation conflictuelle avec sa mère et se retrouve isolé, troublé, sans amis à qui se confier. Ceux qu’il croisera sur Internet, qui lui offriront spontanément leur aide, ne sont pas tous mus par les meilleures intentions. L’un d’eux, William, adolescent cynique en mal d’une cause où canaliser ses frustrations, entreprend, avec Eva, une autre participante au forum, d’encourager Jim à poser, avec courage et romantisme, un geste irréversible pour se venger de ses parents.

Heureusement pour Jim, d’autres viendront à son secours en dénonçant les agissements de William. Aussi, quand Jim donne à tous rendez-vous au parc, où ils pourront se voir en vrai, et où il leur promet de poser son geste d’éclat en public, ce n’est pas au suicide attendu qu’ils assistent, mais à une forme de rédemption par laquelle Jim se réapproprie l’enfance qu’on lui a volée. Une conclusion positive, heureuse, à une suite d’échanges qui auraient pu très mal tourner.

Le metteur en scène, Sylvain Bélanger, a opté pour une approche toute en sobriété : une série de chaises à l’avant-scène, surmontées de cadres évoquant la bulle de chaque personnage, font office de décor. Les comédiens, chacun dans son monde, isolés encore davantage par l’éclairage, se parlent sans jamais se regarder, se retirant en coulisses à l’occasion, pour réintégrer leur chaise quand ils se rebranchent au chat. Leur interprétation sans effets, simple, très juste, et leur proximité avec le public créent une intimité qui permet de s’identifier, de s’attacher aux personnages. Simon Beaulé-Bulman, en particulier, rend le rôle de Jim très touchant, qui, bien que victime, ne se soumet jamais totalement à la manipulation.

La pièce, qui s’adresse au public adolescent, ne casse rien par sa forme, plutôt traditionnelle : des dialogues courts, entrecoupés, qui multiplient les références culturelles idoines (Harry Potter, Britney Spears…) et abordent plusieurs sujets délicats (religion, rapports avec les adultes, sexualité, etc.), portent à rire et à réfléchir, mais auraient pu converger en une montée dramatique plus marquée. On en ressort avec une impression de démonstration didactique un peu trop sage.

Chatroom

Texte de Enda Walsh. Traduction d’Étienne Lepage. Mise en scène de Sylvain Bélanger. Une production du Théâtre La Combine, présentée à la salle Fred-Barry jusqu’au 21 mars 2015.

Raymond Bertin

À propos de

Journaliste depuis une vingtaine d'années, il est membre de la rédaction de JEU depuis 2005 et rédacteur en chef depuis 2017.

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