Notre époque est obnubilée par la cuisine. À la télévision, dans les journaux et les magazines, sur Internet, dans les catalogues des éditeurs et sur les rayons des librairies, c’est pour ainsi dire partout qu’on s’incline bien bas devant les prophètes de la recette bien faite. Le phénomène, en croissance perpétuelle, atteint des proportions pour le moins préoccupantes.

Médusé par l’engouement que suscite l’art culinaire au Québec, véritable culte, je me surprends de plus en plus souvent à rêver que l’art « tout court » soit un jour aussi vigoureusement célébré chez nous que la bouffe. Imaginez que le nombre d’amateurs d’art rejoigne celui des foodies. Quel régal ce serait de vivre dans une société où les créations des artistes obtiendraient autant d’attention que les recettes des chefs !

Les Occidentaux du XXIe siècle entretiennent avec la nourriture une relation complexe, un rapport chargé d’affects et de symboles, animé par de si douloureux paradoxes qu’une armada de spécialistes de toutes les disciplines, de la sociologie à la psychanalyse en passant par la médecine des troubles alimentaires, peut s’y vouer à temps plein. En somme, si la tendance se maintient, on n’a pas fini d’entendre parler de nourriture sur tous les tons et sur toutes les tribunes.

À cette vaste réflexion, Catherine Cyr et Katya Montaignac ont décidé d’ajouter leur grain de sel. En consacrant un dossier à la nourriture, et plus précisément au sens qu’il faut donner à sa présence, non pas dans nos vies quotidiennes, mais bien sur la scène, dans l’arsenal d’un artiste de théâtre, de danse ou de performance, elles ont voulu entraîner le débat ailleurs, dans un espace qui soit moins rationnel, manichéen ou soumis aux diktats de la mode : un territoire mythologique, imaginaire, pulsionnel ou critique.

Doté de couleurs locales et internationales, le tableau qui en résulte est éclatant et contrasté, par endroits salissant et odorant, parfois même subversif, mais il est toujours révélateur. Sur scène, cela ne fait pas de doute, la nourriture est un prolongement de l’individu, une extériorisation des joies et des souffrances, l’incarnation palpable d’un monde intérieur, quelque chose comme… une œuvre d’art.

Quand on dit « théâtre et nourriture », je suppose qu’on a tous un souvenir qui remonte à la surface. En ce qui me concerne, c’est La Ferme du Garet, une création du Français Marc Feld inspirée d’un livre autobiographique du photographe et cinéaste Raymond Depardon. Ce spectacle, je l’ai vu, pour ne pas dire vécu, en 1999, au Théâtre Denise-Pelletier, à l’occasion du Festival de théâtre des Amériques.

Sur la scène, où se trouvaient également les spectateurs, attablés, se délectant des noix mises à leur disposition, Claude Duneton, comédien et conteur hors pair, évoquait, au fil d’un diaporama des plus émouvants, les réminiscences d’une existence rurale révolue, tout cela en préparant une grande marmite de vin chaud aux effluves d’épices et d’agrumes. De ce spectacle, porté par une douce nostalgie, véritable ravissement pour les sens, j’ai conservé un vif souvenir, celui d’une communion fraternelle où la nourriture jouait un rôle crucial.

 

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