Entre hymne au vivant et putréfaction imminente, la nourriture sur scène nous ramène peut-être à notre fragile condition d’humains. Entre représentation du réel et mise en scène du dégueulasse, il n’y a rien comme une assiette de macaroni qui tombe au sol pour créer ce petit émoi pas si facile à nettoyer.

Il y a eu La Grande Bouffe de Ferreri, et je soupçonne qu’on ait tous eu envie de se rouler dans le foie gras pour dire le dégueulasse de notre époque. Puisque tout est trop, tout le temps, dégoulinant et décadent (maudit mot que j’haïs quand on parle de biscuits aux brisures de chocolat). Puisque tout déborde. Puisque rien ne nous impressionne plus… Il y a une recherche de la transgression et de la subversion que le rapport à la nourriture dans l’art permet peut-être encore.

Sur scène, il y a un lien direct entre la valeur d’une chose et la valeur de l’art créé avec cette chose. Et il y a un sacrilège véritable à gaspiller de la nourriture. Héritage judéo-chrétien, pensée pseudo-écologique-chic, culpabilité occidentale, simple bon sens ou sagesse ancestrale. C’est pas cool de jeter ce que la terre met des semaines, des mois, parfois des années à produire. Peut-être est-ce la raison pour laquelle plusieurs d’entre nous avons utilisé ce levier pour troubler le spectateur autrement souvent engourdi ?

Tout le monde connaît le prix d’une canne de tomates. Avec un peu de sel et du macaroni, on peut nourrir un régiment, sortir Hochelaga de la pauvreté, sauver l’Afrique, éradiquer la misère du monde. On peut remplir les coffres des banques alimentaires. Garnir notre bunker antinucléaire. Faire vibrer notre corde humanitaire. Construire des écoles et creuser des puits, tant qu’à y être. Et une fois vide et bien lavée, la canne devient le jouet de prédilection des enfants mal sapés de nos téléthons. Un sourire aux dents d’ivoire et une mouche au coin de l’œil, la canne fait bonne figure en téléphone d’occasion ou se transforme magnifiquement en artisanat duty free chic que nous ramènerons fièrement à la maison. Avec une canne de tomates, on n’est pas loin de s’ennoblir. Pour un peu, on se prendrait pour un saint. Pourtant, la plupart du temps, on les aligne dans le fond d’une armoire, ces cannes empoussiérées. Au pire, on les affiche façon Andy Warhol, et puis on achète une sauce à spag toute faite pour ne pas défaire notre belle pyramide. Mais on ne gaspille pas.

Or, quand on répand la sauce bénie, pour la simple raison que c’est beau du rouge sur un t-shirt blanc, le geste n’est jamais innocent. Il y a là une valeur symbolique, un détournement de sens, une indécence qui révèle quelque chose de notre pudeur à dilapider le bien, le bon, l’utile et le nécessaire. On déverse nonchalamment la sauce sur une scène et, tout à coup, on se prend pour un citoyen insouciant au temps de la chute de l’Empire romain, mordant directement à la grappe du raisin et recrachant négligemment les pépins et la moitié de la pulpe dans le même souffle. On ignore le déclin de notre temps, tant que les livres d’histoire ne nous l’ont pas raconté et, souvent, on est mort depuis longtemps.

Du coup, je ne sais pas si le fait de se rouler dans le chocolat ou la sauce tomate, de se gaver de beurre de peanuts et de s’asperger de lait traduit notre déclin ou interroge notre rapport à la survie de l’espèce, au faste de l’époque, et le privilège de la situation géopolitique dont nous jouissons. Je ne sais pas si les effluves écœurants qui se mélangent concourent à plus de sensations ou participent à engourdir encore plus nos sens constamment bombardés. Je ne sais pas si la métaphore du banquet, celle de l’ingestion, de la digestion et de la putréfaction raconte quelque chose de profond ou de complètement trivial.

De même, je ne sais pas si les restes de table parlent de notre condition d’humains ou traduisent vulgairement nos manques et nos besoins en offrant un spectacle désolant à des spectateurs déjà rassasiés.

Nature morte vs spectacle vivant

Personne ne se demande si les poires de telle ou telle nature morte seront mangées ou données aux cochons. Personne ne s’inquiète que les pommes de Cézanne soient restées des jours sous le soleil provençal et aient pourri à force de la faire vivre, cette nature morte.

Personne ne s’indigne de toutes ces assiettes préparées pour qu’un seul acteur puisse rejouer la même scène des dizaines de fois au cinéma. Personne ne se demande où elles finiront, ces dindes de Noël, dans tous ces films insipides. Parce que tout le monde imagine bien que c’est aux poubelles, un point c’est tout.

Personne n’interroge la représentation du réel. Mais dès que la métaphore s’éloigne, s’étire, s’étiole, le pourquoi reprend ses droits. La valeur symbolique de la nourriture dans l’art vivant révèle peut-être tout bonnement un certain attachement au figuratif. S’il n’y a pas de raisons narratives, le symbole est souvent mis en doute. C’est ce gaspillage qui fait tiquer. Pourtant, acheter une gouache lavable au lieu de cette sauce tomate ne vous fera pas économiser un sou. Il y aura du rouge sur un t-shirt blanc, certes. Mais pas le même malaise, pas cette petite déviation, pas cette délicate corruption. Et c’est justement là que le détournement de sens remue notre bonne conscience.

Observer sa propre putréfaction

Ce qui explique peut-être aussi ma fascination pour la bouffe sur scène, c’est sa date de péremption, son éphémérité, sa putréfaction imminente comme métaphore possible de notre condition humaine. Dans un décor de théâtre, par exemple, tout est laminé, conçu pour une modeste pérennité. Mais la banane, sur une table, continue imperturbablement son destin de banane jusqu’à ce qu’elle noircisse et empeste et nous dégoûte.

Si on la mange, elle aura le pouvoir d’éveiller les sens par sa texture odieuse, son odeur de bébé heureux et son allure phallique joyeusement exploitée. Si jamais on se l’effoire au visage, la banane. Et qu’on entache le costume. Et qu’on se roule dans son peu de jus… Il y a là un geste irréversible qui révèle du vrai. C’est si rare, le vrai, dans l’art de la représentation. Il faudra faire gaffe de ne pas glisser dans la purée. Il faudra craindre la moiteur du vêtement. Il faudra faire avec le léger écœurement de son parfum. Et vivre avec le dégât et son dégoût.

Chaque aliment a sa propre mythologie et convie certaines allégories. Une belle pièce de viande renvoie à la chair humaine. Le ketchup évoque le faux sang des jeux d’enfants. Le chocolat a un pouvoir scatologique évident. Le lait renvoie à l’allaitement et à toutes les déclinaisons de son caillement. Le yogourt, lui, a des allures de sperme dégoulinant. Un plat de pâtes rappelle de magnifiques tripes éventrées. Une huître suavement dégustée donne à voir un sexe de femme mouillé. N’importe quel poisson gluant peut faire l’affaire pour représenter un sexe d’homme pas bandé. Les possibilités sont infinies. Mais tout ramène à l’Homme et à sa finitude. Tout raconte ses fluides vulgaires. Le sang, le sexe, le sperme. Tout cela fascine et écœure en même temps.

Danser sans se salir

Je fantasme souvent sur l’idée de créer une œuvre épurée, qui se tienne debout sans accessoires, sans décor, sans costumes tapageurs ou effets tape-à-l’œil. Je rêve du moment où ma danse se dévoilera sobrement dans toute sa puissance et sa simplicité.

Mais force est d’admettre qu’il y a une partie de moi qui se complaît dans la beauté baroque. C’est en sueur et tout puant que le danseur devient puissant et qu’il me touche. Alors qu’une fraise se fracasse sur son visage, le jus ruisselant exacerbe seulement les pulsions et pulsations internes de l’interprète. On y voit un peu de rouge et on a tout de suite accès au dedans, à ce qui pulse et à ce qui pue.

Je pense que, de façon assez perverse, j’aime le dégueulasse. Je jouis de voir les performeurs faire preuve du courage nécessaire pour s’enduire de beurre, de chocolat, de lait caillé et de sauce tomate. Il n’y a rien de plus beau que de voir, au moment du salut, le personnage s’évanouir pour laisser place à la personne, encore toute poisseuse et engluée. Il y a dans les applaudissements une empathie naturelle que le spectateur manifeste. Sans doute parce qu’on s’incline devant l’expérience et qu’on soupçonne que le vrai sale et le faux sale, c’est salaud de toute façon.

 

Artiste multidisciplinaire, Mélanie Demers allie dans sa démarche danse, théâtre et arts visuels. Après 10 ans comme interprète avec O Vertigo, elle fonde la compagnie Mayday en 2007 et y explore le lien puissant entre le poétique et le politique. C’est dans cette perspective qu’elle bâtit son œuvre, de la pièce Les Angles morts à Mayday remix, en passant par Junkyard/Paradis. À ce jour, elle a présenté ses œuvres dans une trentaine de villes en Europe, en Amérique, en Afrique et en Asie.

 

Un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *