La scène rend toute nourriture excessive. Sa présence sur le plateau fait saillie. Longtemps frappée d’un implicite interdit de représentation – associée à l’ignoble du corps et aux sens « bas » que sont, du moins dans la tradition cartésienne, le goût et l’olfaction –, la nourriture connaît aujourd’hui une présence (re)marquée dans les arts vivants. Qu’elle éveille la curiosité, suscite la convoitise ou la répulsion, elle ne laisse guère indifférent.

Depuis les stupéfiantes expériences engagées par les avant-gardes du début du XXe siècle jusqu’aux créations actuelles, fondées sur une éthique du partage, la nourriture, sous diverses formes, a grandement investi les champs du théâtre, de la danse et de la performance. Aujourd’hui, plusieurs metteurs en scène, chorégraphes et performeurs font des aliments un matériau privilégié, support d’un discours critique, voire politique. Arrachée au réel, cette nourriture, qui est non seulement montrée mais également répandue, découpée, triturée, mâchée, régurgitée, saisie, flambée, calcinée ou encore délicatement épluchée, laissant s’échapper ses parfums, bouscule l’expérience de la réception. Manipulée comme un objet protéiforme et plurivoque, elle est souvent soumise à une « mécanique de la dissociation » qui la dessaisit de ses fonctions et symboliques habituelles, ce qui perturbe l’accès à la signification. Comme l’écrit Barbara Kirshenblatt-Gimblett, « [a]lors que nous mangeons pour satisfaire notre faim et nourrir notre corps, certains phénomènes des plus radicaux se produisent précisément lorsque la nourriture est dissociée du fait de manger. Et lorsque ce fait de manger est dissocié de sa fonction nutritive. De telles dissociations créent des désordres alimentaires, des expériences religieuses, des festins, des épiphanies, de l’art. » (Barbara Kirshenblatt-Gimblett, « Playing to the Senses: Food as a Performance Medium », Performance Research, vol. 4, no1, 1999, p. 3, notre traduction)

Ce dossier se penche sur quelques formes et pratiques qui, en arts vivants, sont nouées à la présence ostensible de la nourriture sur scène. Au-delà de la seule réflexion esthétique, les entretiens, comptes rendus et analyses réunis ici tentent de circonscrire ce qu’engagent aujourd’hui les divers usages scéniques de l’aliment : à quelle éthique se rattachent-ils ? quels imaginaires mettent-ils au jour ? en quoi affectent-ils l’expérience de la représentation ?

Cuisine variée

En ouverture du dossier, Mélanie Boucher trace l’historique de l’usage de la nourriture en arts vivants, des audacieuses expérimentations des futuristes aux pratiques contemporaines. Elle s’étonne de la nouveauté de l’intérêt théorique des chercheurs à l’égard d’une pratique pourtant séculaire. Suit un compte rendu critique d’Aurore Krol à propos de la pièce Manger de Boris Charmatz, où les danseurs dévorent des rames entières de papier blanc. La nourriture tend ici vers l’abstraction et devient une contrainte chorégraphique.

Dans un entretien épistolaire avec Katya Montaignac, Nadège Grebmeier Forget révèle comment, en « cuisinant » son corps dans des performances à la fois troublantes et ludiques, elle met en jeu le corps féminin. Ce dernier est aussi au cœur de la réflexion de Jonathan Lamy portant sur cinq performeuses amérindiennes qui, renversant par la dévoration les rapports de domination (coloniaux et sexuels), font de la bouche le lieu d’une résistance. Gilbert Turp, Michel Vaïs et Cyrielle Dodet offrent ensuite un « trio gourmand », une petite suite qui nous entraîne du côté de la sensorialité de l’expérience spectatrice, là où la nourriture éveille les souvenirs et fait naître les fantasmes. De leur côté, Nicole Nolette et Pénélope Cormier se penchent sur la cannibalisation du théâtre (et du spectateur) dans la pièce Bouffe, une coproduction de Satellite Théâtre, du Théâtre Populaire d’Acadie et de Houppz ! Théâtre.

Pour sa part, à travers un minutieux parcours de la gourmandise et de la faim chez Joël da Silva, Patricia Belzil explore une riche matière dramatique où cohabitent l’obsession de manger et la crainte d’être dévoré. Les mots de la fin sont accordés à Mélanie Demers, une artiste interdisciplinaire dont les œuvres, qui marient danse, théâtre et arts visuels, sont marquées par un usage déroutant, sauvage, de la nourriture. Avec « La grande bouffe », elle montre combien, entre l’ode au vivant et le chant d’une déliquescence annoncée, la nourriture en scène nous ramène à notre fragile condition humaine.

 

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