Queen KA ? C’est le nom de scène d’Elkahna Talbi. Son nom de « fille qui fait du slam ». De fille qui a du chien et du bagout, qui monte sur scène pour dire, avec ou sans musique, de son grain de voix grave et graveleux, ses textes aux propos intimes et collectifs. Portrait d’une femme qui a de la gueule.

Qu’elle s’attarde aux relations amoureuses ou aux transformations de la vie, qu’elle tâte d’enjeux plus politiques ou sociaux, le regard de Queen KA est décapant. Qu’elle livre ses propos en joute oratoire — trois minutes montre en main — et jauge ses effets pour gagner les faveurs des juges, qu’elle les balance sur disque avec d’hypnotiques rythmes tribaux ou les porte de plain-corps dans ses faux one-woman show (puisqu’elle y aussi entourée de musiciens), son charisme fait mouche.

C’est en 2006, alors que le genre fait ses premiers pas au Québec, qu’Elkahna, née à Montréal de parents tunisiens, a découvert le slam, qui devient, remodelé, sa forme de prédilection. Ces tournois à saveur poétique, dont la paternité est attribuée à l’Américain Marc Smith et qui est né au milieu des années 80, exigent des talents de comédien, de stand-up et d’animateur de foule. Car, en trois minutes maximum, les poètes en compétition doivent remporter le vox populi s’ils rêvent d’accéder aux finales.

Une école qui ne pouvait que convenir à la jeune femme. C’est par la poésie que celle-ci, à 12 ans, a commencé à étudier le théâtre, lors « de petits cours donnés dans un sous-sol d’église à Montréal-Nord », se rappelle-t-elle en entrevue. En cumulant les « brevets de poésie » que sa professeure Josée Blais remet alors comme diplôme, celle qu’on appelle encore seulement Elkahna apprend la phonétique, le placement de la voix, et se frotte à de grands textes littéraires. Elle lit, dit, digère et récite Prévert, Baudelaire, La Fontaine ou Clémence Desrochers, avant de devenir assistante et de faire ses premières armes comme artiste à l’école, passeuse de l’amour du texte et de l’art.

Art vivant

De la poésie vivante ? Encore aujourd’hui, si Queen KA enregistre des disques avec plaisir, c’est sur scène, live, dans cette fragilité éphémère, dans ce partage d’un instant, dans les conséquences que la moindre fluctuation émotive peut avoir sur la suite de la performance, que l’artiste trouve ses racines profondes. Si elle fréquente le milieu de la poésie, elle n’a pas publié. Et ce serait d’autres textes, précise-t-elle, que ceux qu’elle fait sur scène qui finiraient entre deux couvertures.

La force de ses slams, c’est d’exprimer ce qu’elle est, profondément, physiquement, et ce qu’elle pense, par sa voix unique. Quelqu’un d’autre pourrait-il dire du Queen KA ? « Sûrement, mais ce serait vraiment moins bon », rétorque-t-elle en riant à pleine gorge, sans prétention pourtant, simplement consciente que sa force, c’est l’enracinement personnel et intime de ses textes et de son « outil » – corps de comédienne.

Car elle est aussi comédienne, Elkahna – prénommée en l’honneur de la reine guerrière berbère la Kahena (ce qui, en arabe, veut aussi dire « celle qui pratique la magie, la divination »). Elle a été dirigée sur scène par Christian Vézina (Collection printemps-été, 2015), Mani Soleymanlou (Trois, 2014), Geneviève Pineault (II (Deux), 2012), Olivier Kemeid (Maldoror-Paysage, 2009), entre autres. On a pu la voir au petit écran dans Un sur 2 ou 19-2. Elle avait d’abord fait ses dents de chroniqueuse, toute jeune encore, à Bouledogue Bazar, avant d’être animatrice à la télé communautaire.

Sa formation en art dramatique, elle l’a reçue à l’Université Concordia, en anglais. Après avoir flirté avec l’idée de devenir metteure en scène, elle réalise que c’est surtout la direction d’acteurs qui l’intéresse. Et la transmission. Des cordes qu’elle fait vibrer fréquemment en allant rencontrer les jeunes, souvent à l’école, pour les initier à la poésie en prenant le détour cool du slam.

Son éventail de talents, elle l’utilise pour ses spectacles. Si elle y est à l’avant-plan, elle est toujours accompagnée de musiciens, comme dans Délîrïüm (2010), où elle réunissait certains de ses textes depuis ses débuts en slam. Avec Ceci n’est pas du slam (2013, mis en scène par Yann Perreau), le titre le dit, elle voulait se décoller de la pratique qui lui a permis de se faire un nom. Le plus récent, Chrysalides (2014, aussi mis en scène par Perreau), parlait de mutation – celle d’une femme, essentiellement, de la vingtaine à la trentaine, « l’âge d’une certaine sagesse » –, mais aussi de deuils.

Le regard d’un metteur en scène lui est nécessaire : « J’ai besoin d’un oeil extérieur, sinon je trouve qu’il n’y a pas moyen d’avoir de distance. Déjà que j’écris les textes et que c’est moi qui suis sur scène… C’est assez. La scène, en théâtre, m’a montré à quel point aussi c’est un travail d’équipe. Sinon, c’est trop consensuel. L’art doit avoir un esprit de danger. »

Ses disques naissent également dans la coulée, sans rupture, incluant chaque fois des pièces de ses spectacles précédents et des inédites qu’elle livrera au prochain. Ainsi, ses deux récents EP ont été pensés comme un album sorti en deux temps : d’abord Les Éclats, où l’accompagnent ses musiciens de longue date, Blaise Borboën-Léonard et Stéphane Leclerc, puis Dépareillés, écrit en collaboration avec Yann Perreau, DJ Champion, Jorane et Marie-Jo Thério.

Premiers écrits

C’est un mentor artistique, aussi amoureux d’un temps, le réalisateur tunisien feu Majdi Lahdhiri (Le Jugement, 2004), qui découvre en premier qu’elle écrit – ce qu’elle fait alors « comme une thérapie », sans ambition littéraire. Lahdhiri la poussera à expérimenter au piano, « à faire un délire poético-poésie-théâtre-inspiré-du-jeu-qui-n’est-pas-du-spokenword-mais-y-ressemble ». Quand, quelque temps plus tard, quelqu’un lui mettra du Grand Corps Malade dans les oreilles, le moment sera révélateur : « Ça existait. Ça a aidé à la définition de ce que je voulais faire. » Il faudra bien peu de temps ensuite pour que Queen KA fasse la première partie, en 2008, de Grand Corps Malade à la Place des Arts…

Elle et ses textes ont bien changé depuis les premiers tournois de slam où elle s’est risquée. Elle s’attache désormais moins à la rime. Elle approche avec circonspection les sujets « chauds », tellement d’actualité qu’ils peuvent séduire un jury dans un bar un soir de compétition, mais qui semblent dépassés quelques mois plus tard. Elle se détache aussi des longueurs imposées par les trois minutes sur scène, osant la concision.

« J’ai eu des notes affreuses à ma première compétition de slam. Je n’arrivais jamais à dire mon deuxième texte. Ça me donnait un coup de pied au cul, et je retournais travailler. Ça a pris une éternité avant que je fasse les demi-finales », se remémore-t-elle. Compétitive, Queen KA ? « Mets-en. J’ai fait 8 ans de ringuette ! » lance-t-elle dans un de ses inimitables éclats de rire. Un rire si franc, si contagieux, qu’on a du mal à l’imaginer en jeune fille d’immigrants, ballotée entre ses désirs de correspondre au modèle féminin que charrie sa part tunisienne et son incapacité, son refus, son inintérêt, au final, à être cette jolie jeune femme discrète.

Se définir

« J’ai grandi à une époque où il n’y avait pas beaucoup d’Arabes ni de Tunisiens au Québec, et la bonne affaire, c’est que je n’ai pas eu le choix de grandir dans la diversité culturelle. C’est certain que si on avait grandi dans un “quartier arabe”, dans un environnement un peu ghetto, je n’aurais pas le même rapport aux traditions. » La poésie et le jeu ont permis à Elkahna de se définir autrement. Surtout que lui collent à la peau davantage les rôles de colérique et de dompteuse d’ouragan que ceux de douce jeune première…

C’est d’ailleurs ce qui la frappe quand, à 36 ans, elle retrace son parcours : à quel point les modèles lui ont manqué, à quel point c’est par détour, hasard, persévérance et obstination qu’elle a fini par les trouver et par trouver son style. C’est ce qu’elle cherche à redonner quand elle va dans les écoles : « Mon intention est de percer les cercles fermés des communautés. La réalité de ces jeunes femmes de 2e et, surtout, de 3e génération n’est pas du tout la même que celle que j’ai connue. C’est à l’école qu’elles se forgent une identité, en dehors de la maison. Je choisis mes textes. Je veux entrer, subtilement, dans leur cercle. Car mon but est très clair : montrer à ces filles qu’elles pourraient avoir une autre option. Pas chercher à ce qu’elles la prennent. Mais démontrer qu’il y a d’autres possibilités. »

Féministe, cette Queen KA assoiffée d’avoir et de proposer toutes les possibilités ? « Si je pense à la définition même du féminisme, comme “mouvement social pour l’égalité hommes-femmes”, je me dis qu’il n’y a à peu près personne qui peut être contre ! Du moment qu’on considère que les sexes sont égaux, on ne peut que vouloir l’égalité salariale, celle des choix de vie et des chances. »

Ce n’est pourtant pas la première réponse qui lui est venue quand Jeu lui a posé la question. Elle avait dans un premier temps ouvert un petit cahier, où elle avait noté, en lettres carrées, « sujet délicat », « terrain miné ». « “Féministe”, c’est un mot bombe. Maintenant, on dirait qu’on le prend et qu’il nous explose dans la face », avait-elle alors éludé, nommant les tensions au sein même du mouvement féministe, mentionnant le travail d’artistes qui lui semble indéniablement plus ancré dans une telle démarche, laissant sentir entre les lignes, aussi, une crainte d’être étiquetée.

« Moi, je suis un amalgame de minorités : je suis tunisienne dans un pays francophone. Au Québec, dans l’Amérique. Je suis arabe, même berbère ; même dans mon pays d’origine, je suis minoritaire. Je suis une femme, dans le milieu artistique, et je fais de la poésie ; pourtant, je ne passe pas mon temps à me défendre. »

À bien y penser

Un message électronique d’Elkahna a suivi notre entrevue pour expliquer son « malaise par rapport au mot “féminisme” ». « Dans l’absolu, je suis féministe, écrivait-elle alors. Le féminisme comme mouvement social qui sert à défendre les droits des femmes, j’y adhère à 200 miles à l’heure. Il y a encore malheureusement tellement à faire, et on est loin d’avoir l’assurance que ce pour quoi nos prédécesseures se sont battues est à l’abri de la remise en question, voire du recul. » Elle rappelait dans l’élan que l’équité salariale, pas atteinte encore dans un Québec qui aime se voir progressiste en ce sens, a été atteinte en Tunisie en… 1956.

Quelques jours plus tard, elle a sollicité une seconde rencontre pour éclaircir sa position. « Tu m’énerves, avec tes questions… », a-t-elle débuté, attrapée au sortir d’une audition pour une pub. « Je n’ai pas arrêté d’y penser. Oui, je réfléchis sur le sujet, les enjeux me préoccupent, mais je ne me sens peut-être pas à la hauteur quand je vois des artistes avec des démarches hyper assumées et féministes – Alexis O’Hara, D.Kimm, par exemple, ça drive leurs affaires, all the way, Sophie Calle, que je viens de découvrir. Peut-être que je n’assume pas cette position parce que je considère que d’autres devraient avoir cette attention ? » Elle se dit plus battante dans la réalité, pas gênée de reprendre le discours historique, de mener à nouveau les combats.

Elle trouve inadmissible qu’on puisse penser remettre en question l’avortement, par exemple : « On a un drôle de rapport à la femme au Québec : on pense qu’elles ont la liberté, qu’elles peuvent faire ce qu’elles veulent, alors que ce n’est pas le cas et qu’elles n’ont même pas l’équité. Il y a quelque chose de profondément pervers là-dedans. Non, ça ne me dérange pas de remettre les patins, de refaire le bla-bla, de dire OK gang, on repart, on a encore des choses à gagner. »

Elle n’aime pas voir si peu de fortes figures de femmes en général. « Les plus grandes gueules féminines, celles qui ont le plus de conviction, de présence, de torque, c’est dans le milieu de la poésie que je les ai rencontrées : Catherine Cormier-Larose, [feue] Vickie Gendreau, avec de la place aussi pour des voix douces-douces-douces, les Roxane Desjardins ou Marie-Paule Grimaldi… » Elle trouve le métier théâtral beaucoup plus dur pour les femmes que pour les hommes, qui n’ont pas à justifier leurs choix d’avoir des enfants ni… leur âge.

« Je n’ai pas de réflexion sur le féminisme dans mon art, affirme Elkahna Talbi. Le fait d’être une femme qui fait de la poésie sur scène parle par lui-même ; à mon avis, c’est déjà féministe. Je crois que je le suis aussi dans ma façon de prendre mes décisions : quand je monte un spectacle, quand je donne des ateliers aux jeunes, quand je refuse d’auditionner pour un rôle de femme voilée battue… C’est dans ma vie, dans ce qui m’entoure que j’ai envie d’agir. On a besoin de Thérèse Casgrain, de ce genre de femmes-là, pour les grands combats, mais il y a aussi des petites choses qu’on peut changer au quotidien. Les deux manières sont essentielles. Je préfère les actions concrètes et petites. Des deux chemins, c’est celui qui me ressemble le plus. » Et celui qu’elle choisit de suivre.

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