Articles de la revue JEU 156 : Nouveaux territoires féministes

Jean-Léon Rondeau au CQT : pour le théâtre de demain

Six mois après son entrée en poste, le nouveau président du Conseil québécois du théâtre (CQT), Jean-Léon Rondeau, évoque les défis, les enjeux et les espoirs du 13e Congrès, qui aura lieu les 12, 13 et 14 novembre prochain à Montréal.

Homme disert, volubile, énergique et passionné, Jean-Léon Rondeau cumule les années d’expérience de comédien et de gestionnaire au sein d’organisations culturelles et de coopératives. Cofondateur, au début des années 70, du Parminou, théâtre d’intervention, il y œuvre pendant 16 ans avant de s’engager un temps en marketing et en communication, notamment au Théâtre du Nouveau Monde. Membre du CQT, il participe, en 1993, à la mise sur pied de la désormais défunte Académie québécoise du théâtre, dont il tiendra les rênes durant neuf ans. Polyvalent, l’acteur joue tant pour des compagnies institutionnelles que de création, pour les jeunes ou le grand public, à Montréal et en région, à la télévision et au cinéma. Il s’est fait récemment producteur de théâtre d’été, au Théâtre des Grands Chênes de Kingsley Falls, en complicité avec Jean-Bernard Hébert.

Une connaissance profonde des arcanes de notre théâtre transparaît dans le discours de ce dynamique défenseur de la diversité et des processus démocratiques –et du théâtre sous toutes ses formes. Malgré sa longue fréquentation des salles, sa faculté d’émerveillement semble intacte. Par ailleurs, comme on le lui a dit lorsqu’on l’a approché pour la présidence du Conseil, Jean-Léon Rondeau a réussi à traverser les décennies sans se faire d’ennemis dans le milieu, un atout indéniable pour le titulaire d’un tel poste. Rappelons que le CQT regroupe des membres individuels, artistes et travailleurs culturels, des compagnies de théâtre, des festivals, des lieux de diffusion et des écoles, tout comme des associations liées au théâtre, des producteurs, des diffuseurs, des auteurs, des marionnettistes, ainsi que des représentants du théâtre jeunes publics et du théâtre anglophone.

« L’Académie m’a ouvert des horizons, explique-t-il. J’avais effectué un tour du Québec comme membre d’un jury pour aller voir ce qui se faisait en Abitibi, à Carleton ou à Rimouski, ce que j’ai toujours aimé : aller voir les spectacles des amis, des collègues. Après, j’ai joué chez Duceppe, qui est assez conventionnel, et j’ai fait du théâtre de rue… J’ai eu des saisons plus traditionnelles, comme au Patriote de Sainte-Agathe, où on a joué Le Dîner de cons devant 79 000 spectateurs en deux étés. J’ai fait du théâtre d’été sans but lucratif à Baie-Comeau, puis une coproduction jeunesse du Théâtre de Quartier et de l’Escaouette en tournée. J’ai été mentor de toutes petites compagnies en autogestion. Quand le CQT m’a approché, j’ai pensé : je n’ai rien fait d’approfondi en 14 ans… mais, en réalité, d’avoir travaillé comme ça avec toutes sortes de gens se révèle un atout. Moi, on ne me fera pas dire que tel type de théâtre est bon, que tel autre ne l’est pas. Après 40 ans, j’aime toujours quelque chose quand je vais au théâtre, que ce soit la mise en scène, l’interprétation, le texte… » 

Développer la machine démocratique

Jean-Léon Rondeau rappelle qu’à son arrivée à la présidence du CQT il y avait deux dossiers chauds : l’épineuse question des successions aux postes de direction des compagnies et la formation professionnelle. Le premier sujet a été l’objet d’oppositions, les priorités n’étant pas les mêmes pour tous. Le CQT a dû se mettre à l’écoute de ses membres et, malgré sa petite équipe, intervenir pour faire avancer le débat. Trois comités ont été formés : l’avenir du théâtre, les nouveaux modèles de gestion et la succession proprement dite. Ce dernier a abouti à un rapport, et à la mise sur pied d’un nouveau comité voué au maintien et à la pérennité des lieux de théâtre : « On a senti que les gens qui étaient opposés se rencontraient, et trouvaient que la synthèse tenait compte des idées de tout le monde et s’en allait dans une direction commune », note-t-il. Pour ce qui est de la formation, le milieu était vraiment divisé, mais, encore une fois, « le processus de discussion a ramené la paix. Il s’agit aussi d’une question très délicate, qui demande qu’on prenne le temps de recueillir les idées de chacun. À présent, toutes les parties sont prêtes à travailler ensemble », dit-il.

Il poursuit : « Ce n’est pas en divisant le milieu que nous serons plus forts pour aller faire des recommandations Nous sommes différents, mais qu’est-ce qui nous unit ? C’est le théâtre. L’ensemble des comités, le système démocratique au CQT, c’est louable. Mais moi, j’ai toujours eu la préoccupation des régions. Québec, c’est un gros morceau, il nous faut des gens de là-bas au sein des comités parce que c’est le deuxième centre de théâtre au Québec. Pour les régions, j’ai commencé à rencontrer des gens et je me fais dire : on a donné. C’est vrai, mais je leur dis : donnez-nous des idées sur la façon dont on peut vous intégrer davantage. J’essaie de voir au sein de chaque comité comment retourner à la base. Ces comités sont des instances de réflexion, non décisionnelles. Je vise un engagement des forces vives du théâtre au Québec. » 

Diversité culturelle et développement de public

S’inspirant du milieu coopératif qu’il a beaucoup fréquenté, Jean-Léon Rondeau mise sur une vaste représentation, en amenant le plus de nouveaux membres possible au CQT, en faisant en sorte que les compagnies s’engagent davantage, et pas seulement les associations. Le grand sujet à l’ordre du jour du Congrès qui aura lieu en novembre prochain, la diversité culturelle, et l’un de ses sous-thèmes, le développement de public, entrent dans cette préoccupation. Le président tient d’ailleurs à préciser qu’il ne s’agit pas du congrès du CQT, mais bien du Congrès du théâtre au Québec, que l’organisme a le mandat d’organiser pour l’ensemble du milieu. Selon lui, le théâtre continuera à se développer grâce aux artistes, toujours les premiers à subventionner leur art, puis grâce au public, dont il faut se faire un complice, et, enfin, grâce aux subventions, pour lesquelles il faut se battre et qu’il faut revendiquer.

« Sur le plan de la diversité culturelle, je pense que nous, le milieu francophone blanc, sommes un petit peu en retard, avoue-t-il. Tout le monde au CA et dans les comités était d’accord pour que le congrès porte sur ce sujet. Au CQT, ce sont beaucoup des gens de Montréal qui participent aux comités, mais très peu sont issus de la diversité culturelle au sens large. Ils sont pourtant un peu le théâtre de demain, et demain, c’est presque aujourd’hui ! Il faut intégrer dans le théâtre au Québec les gens de ces communautés, sur scène et dans la salle. À Montréal et autour, si on regarde les chiffres, ils représentent près de 40 % de la population. Ce n’est pas ce qu’on voit au théâtre, même s’il y a de plus en plus d’initiatives, de mixité, de productions spécifiques de certains groupes ou dont des membres s’intègrent dans des spectacles, au Théâtre d’Aujourd’hui, au MAI, au Quat’Sous…»

Après avoir procédé à une sorte de recensement, le CQT souhaite présenter, lors du Congrès, des exemples positifs parmi les projets qui se développent de plus en plus, mais aussi faire mieux connaître le travail de certains artistes ou collectifs œuvrant parfois depuis des années. «On ne veut pas diviser, réitère-t-il, mais amener le plus grand nombre possible de gens à participer.»

Le président du CQT avoue qu’il a d’abord fallu tout un travail de définition des termes « minorité », « communauté », « visible », « ethnoculturelle », « issue de l’immigration de première ou de deuxième génération »… « Nous allons essayer d’embrasser le plus large possible, dit-il. On a Montréal, on a Québec et les régions, puis on a tous les types de théâtre : quand on parle développement de public, qu’on soit en jeunes publics ou en théâtre d’été, c’est différent du théâtre à saison ou des diffuseurs spécialisés, du théâtre de rue ou de marionnettes… et de tous les théâtres en marge. On veut ouvrir la vision du théâtre au Québec. Certains vivent dans des ghettos ou des mondes parallèles, il faut les amener à nous connaître : il y a là tout un défi. On écoute, on discute, on réfléchit, puis on repart chez soi et on voit ce qu’on peut faire, chacun dans sa réalité. S’il y a un brassage d’idées au Congrès, tant mieux, ce sera un succès ! » conclut Jean-Léon Rondeau, dont l’enthousiasme est contagieux.

Raymond Bertin

À propos de

Journaliste depuis une vingtaine d'années, il est membre de la rédaction de JEU depuis 2005 et rédacteur en chef depuis 2017.

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