École nationale de théâtre

«Au OFFTA, il nous est apparu important de regarder nos forces, de saisir à bras le corps nos armes du quotidien, et d’affirmer : Nous sommes riches.» Ces mots sont tirés de l’éditorial rédigé par Jasmine Catudal et Vincent de Repentigny, codirecteurs du festival d’arts vivants. Peut-on imaginer, à notre époque, dans la bouche de deux artistes, formule plus délicieusement subversive?

Aux artistes de théâtre, on apprend normalement à parler de pauvreté et de précarité, à vivre de résilience, de débrouillardise, d’autonomie, d’autogestion et, si possible, d’autarcie. Faire beaucoup avec peu : ça pourrait être la devise de la plupart de nos créateurs.

Pourtant, nous sommes riches. Riches de nos artistes, ceux qui prennent leur place, ceux qui ont la grandeur d’âme de partager la leur et ceux qui, année après année, sortent des écoles ou d’ailleurs, le cœur plein d’espoir. De ceux-là, je le sais, certains s’inquiètent du «surnombre» et du «taux de placement», mais à une époque si réfractaire à l’art et aux artistes, permettez-moi de me réjouir de les voir se bousculer aux portillons, de les savoir aussi nombreux à souhaiter consacrer leur vie à la création.

Dans un monde qui a tout pour nous rendre malheureux, pour faire de chaque citoyen un monstre de cynisme ou, pire encore, un individu résigné, rappelons-nous que nous sommes riches. À une époque où, pour justifier des coupures barbares, des démantèlements honteux, des décisions cruellement inconséquentes, dans les secteurs les plus déterminants de la vie en société, nos dirigeants n’hésitent pas à recourir à la rhétorique tordue de l’austérité, entendre «Nous sommes riches», ça donne le goût de se relever, de se déployer, de s’envoler, ça donne la force de créer, celle d’inventer et de réinventer. Soyons clairs : nous ne sommes pas pauvres, nous ne sommes pas en crise, nous sommes mal gouvernés!

On dit qu’on ne parle bien que de ce que l’on connaît, alors je vous parlerai du théâtre québécois d’aujourd’hui. Laissez-moi vous le dire : nous sommes riches! Quoique René-Daniel Dubois en pense, le théâtre québécois contemporain, ce n’est pas «le village fantôme de Val-Jalbert», ce n’est pas les «ruines […] d’il y a 30 ans» (L’Emporte-pièces no 7, saison 2014-2015 du TNM, p. 24). Bien sûr, la création québécoise actuelle est parfois paresseuse, parfois redondante, parfois ronronnante, mais souvent elle m’émeut, me bouleverse, me choque et me fascine. Elle explore, repousse les frontières, interroge la société, la politique, l’identité et la complexité des rapports humains.

Cette création est si vivante, si vivifiante que je m’explique mal qu’elle ne soit pas fréquentée par un plus grand nombre de gens. C’est bien là le véritable enjeu : faire en sorte que le théâtre devienne nécessaire pour la majorité, qu’il soit central, fédérateur, qu’il redevienne une agora, un lieu de rassemblement, d’échange, de mobilisation. C’est mon souhait le plus cher, et c’est pour ça que je me lève tous les matins. C’est la mission que je me suis donnée, le combat que j’ai choisi, et, croyez-moi, je ne suis pas près de baisser les bras.

Le théâtre québécois est abondant, fertile et nourrissant, le théâtre québécois est une richesse – une richesse qu’il est urgent de partager.

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