Articles de la revue JEU 156 : Nouveaux territoires féministes

L’insoutenable légèreté de Project Runway

Tu me connais probablement peu, lecteur, mais j’écris des comédies. Des affaires drôles, pour te faire rire, toi pis ta matante Claudine. J’écris des comédies parce que, quand j’avais 13 ans et une bouche en métal, je suis sortie de chez l’orthodontiste en disant à ma mère: «Moi, je serai jamais orthodontiste, parce que j’ai envie que le monde soit content de venir me voir.» J’ai donc fait vœu de bohémienne. À ma sortie du Conservatoire, je me suis rendu compte que la réalité était tout autre que le rêve qui m’avait poussée à passer mes auditions: devenir Meryl Streep. Encore là, elle a la cote, tout le monde l’aime, elle est legit. Mais, pour mettre mon âme en bobettes devant toi, je peux te dire que je me serais bien contentée, moi, d’être la sœur moins connue dans Les Quatre Filles du docteur March.

L’affaire, c’est que ce créneau-là, dans les productions artistiques québécoises, il n’existe pas vraiment. Et encore moins au théâtre. Parce que le théâtre, quand ce n’est pas du théâtre d’été, c’est, bien souvent, sérieux. Là, les deux camps vont me tirer des roches: le premier va me dire que c’est plus plate que sérieux; et le deuxième (probablement plus enclin à lire Jeu), crier que ce n’est pas vrai, qu’on peut trouver de la légèreté dans un show engagé qui parle de la guerre. Fine. Et je ne dis pas que je n’aime pas ça, le théâtre sérieux. Je ne suis pas un singe, je fricote avec l’intellectualisme de temps à autre moi aussi. J’ai souvent dit que des choses étaient «intéressantes». Je me trouve smatte quand je trouve des fautes de français dans le statut Facebook d’autrui, pis je me pense bonne de faire une maîtrise. De toute façon, le théâtre qui s’adresse à un public moins large fait partie de l’écosystème; c’est sur le menu au restaurant; j’aime ça manger varié.

De mon bord, tout a changé le jour où j’ai rencontré Jean-Philippe Durand au Conservatoire de Québec. Je ne me souviens pas des premiers mots échangés il y a 10 ans, mais, en gros, j’avais devant moi un gars éminemment cool qui m’a dit quelque chose comme: «Mean Girls, c’est le Pride and Prejudice de la génération Y.» Pis, tout à coup, c’était correct d’aimer plus regarder la télé que lire Marcel Proust. C’était beau d’écouter Project Runway tout un après-midi, en mangeant de gigantesques boulettes de steak haché provenant de la boucherie du père de Jean-Philippe. Ça devenait possible d’écrire du théâtre où on ferait une chorégraphie sur Journée d’Amérique de Richard Séguin. C’est grâce à Jean-Philippe que j’ai commencé à me dire que c’était correct d’écrire.

Par contre – et, là, si le chapeau ne te fait pas, ne le mets-pas, va souper chez matante Claudine pis je te souhaite une bonne soirée –, il m’est arrivé d’observer, au fil des ans, une certaine forme de… condescendance, peut-être, pour la chose populaire. Comme si le fait de vouloir que son spectacle soit populaire auprès de la «masse» était vain. Comme si le fait de faire ça pour le public, pour le show, faisait descendre en flèche la qualité de ton spectacle. Oui, ça m’est arrivé. Et bien que je sois prête à faire passer une partie de ce sentiment sur le dos de mon insécurité grosse comme un T-Rex (ben quoi, je suis une comédienne de 30 ans qui se fait demander «Quand est-ce que tu joues à la TV?» chaque Noël, ben sûr que je suis insécure), je pense quand même que c’est arrivé pour vrai de me faire parler comme si j’étais un bébé chat après mes spectacles, avec des commentaires du genre: «Oh, toi ce que tu écris, c’est comme des cupcakes!» Je le sais que c’était fin. C’était dit sur un ton des plus avenants, par du monde affichant une smattitude extrême. Mais ce n’était pas collègue à collègue, c’était collègue à son chat Pistache. Comme si le fait d’écrire des jokes, d’investir des heures de «répète» grassement payées (j’ai-tu dit «grassement»? Je voulais dire «payées Rémi-sans-famille-qui-passe-le-chapeau-style») à placer une transition sur du Rihanna faisait qu’on travaillait moins fort, qu’on réfléchissait moins.

Comme je l’ai dit plus tôt, je ne veux pas te fâcher, l’ami qui fait des shows sérieux (j’en ai des amis sérieux, pis ce n”est même pas eux qui m’ont parlé comme si j’étais une Kardashian du théâtre). J’aime aller voir tes shows. Tout ce que je veux, moi, c’est faire un show qui soit le pont entre l’émission de Chantal Lacroix pis ton show à toi. Pour que matante Claudine prenne son budget «humoriste» et qu’elle continue, oui, à aller voir Martin Matte, mais que, peut-être, elle change d’idée sur celui qui fait encore des jokes de Macarena comme si on était en 1994 et qu’elle vienne s’asseoir au théâtre. Qu’elle s’y sente la bienvenue. Parce que là, à moins de venir voir ton show à toi (parce qu’elle te connaît, on ne va pas se mentir), on ne la voit pas souvent là, matante Claudine. Et, là, Jean-Idéaliste, tu vas me raconter l’histoire de la fois où mononcle Réjean est venu voir ton show expérimenthos, pis qu’il t’a écrit un message sur Facebook le lendemain pour te dire que c’était le meilleur show qu’il avait vu de sa vie. Ben oui, ça arrive. Mais Réjean s’est-il abonné à la saison de cette salle de 50 places où tu jouais ce spectacle? Je ne sais pas.

Dans cette économie triste, dans ce conservatisme gris, n’a-t-on pas la responsabilité de se faire porte-parole du fun? Et non, pas du fun de fast-food servi au public en petites bouchées prémâchées qui finissent par goûter ordinaire à souhait. Du beau fun de qualité, le boeuf Wagyu du fun, quin. Et à ceux qui pensent que c’est impossible, que toutte va ben et que je dois arrêter de penser que les licornes existent, je dirai que si on y croit assez fort… Si on y croit assez fort, ben sûr que les licornes n’existeront pas plus, je ne suis pas conne. Mais si on y croit assez fort, on trouvera ben quelqu’un pour aller coller une corne sur un poney avec de la Crazy Glue durant la nuit, pis, à force d’imagination, on l’aura, notre licorne.

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