Critiques

Peepshow : Singulier et fascinant

Il est des expériences théâtrales dont on peine à sortir, tant l’univers proposé est ensorcelant. Peepshow est de celles-là. Influencée par Robert Lepage et son travail de type work in progress, l’anticonformiste Marie Brassard recrée le solo qu’elle présenta au FTA en 2005, mais en confiant cette fois l’interprétation à Monia Chokri (qu’elle avait déjà dirigée dans La Fureur de ce que je pense en 2013). Ce choix s’avère payant, la jeune femme nous offrant une prestation extraordinaire.

Dotée d’un micro qui transforme sa voix (un procédé récurrent dans les créations de Brassard), elle ne se repose nullement sur ce très efficace moyen technique pour incarner les différents personnages, mais adapte finement ses mimiques, sa diction et son langage corporel. Le travail sur la gestuelle est minutieux et ajoute au texte une dimension onirique en donnant à la comédienne des airs de robot humanoïde sorti d’un esprit visionnaire ou tordu.

Trois pans de rideaux constitués d’une mosaïque de miroirs, une chaise, un écran en angle, voilà ce qui constitue le décor, lequel n’est que la base d’une expérience sensorielle complète. Trame sonore, vidéos, jeux d’ombres et de lumière, travail vocal et corporel, costume (Chokri porte une perruque gris blond, des chaussures blanches démodées, une veste blanche de scientifique, et, attachée devant elle comme un tablier, une robe blanche en tulle) forment un tout à la fois étrange et merveilleusement cohérent, nous plongeant dans un univers parallèle où la réalité le dispute au fantasme, le récit au conte, le rêve au cauchemar. Plusieurs tableaux sont d’une beauté saisissante.

Marie Brassard a plus d’une fois exploré l’étrangeté, dans des propositions scéniques singulières et envoûtantes (Moi qui me parle à moi-même dans le futur, par exemple), mais ses textes n’avaient pas la profondeur de Peepshow. Inspiré d’anecdotes de la vie personnelle de l’auteure (un jeu-questions à l’école, une adolescente qui se laisse suivre dans la rue par un inconnu, une rencontre entre une maîtresse d’école et une ancienne élève dans un bar, une rupture douloureuse, une petite fille qui perd son chien et son amoureux, les retrouvailles entre une femme et un ancien amant, etc.) il explore les pulsions, les désirs, les peurs et les vulnérabilités avec lesquels on entre en relation à l’autre, offrant une réflexion sur l’intimité dans laquelle chaque spectateur peut se retrouver à un moment ou à un autre. À condition d’accepter la proposition. On peut en effet concevoir qu’un spectacle comme celui-ci ne fasse pas l’unanimité, mais qu’importe, il ne laissera personne indifférent.

S’il comporte la dose d’érotisme et de voyeurisme que le titre laisse supposer, Peepshow est une ode à la curiosité d’esprit et au non-conformisme. Les personnages y font preuve d’une ouverture – à l’imprévu, à l’inconnu, à l’autre –, qui, si elle est souvent déçue, se heurtant aux limites ô combien humaines de leur interlocuteur, chamboule le spectateur, remet en question ses convictions et ses attitudes, bref toute sa vision du monde.

Comment sommes-nous marqués par une rencontre, comment ceux qui croisent notre chemin se déposent sur nous, en nous, comment vivre avec « toutes ces histoires d’amour qui s’amoncellent derrière nous », toutes ces routes que l’on n’a pas prises, voilà ce que se demande Brassard dans ce spectacle. « Et si j’écoutais ce que j’ai dans le cœur, jusqu’où est-ce que j’irais? » Et si nous faisions tous preuve d’un peu d’audace, jusqu’où irait le monde?

Peepshow

Texte et mise en scène de Marie Brassard. Une production d’Infrarouge et d’Espace GO. À l’Espace GO jusqu’au 10 octobre 2015.

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