Le 8 septembre dernier, à l’Espace GO, à l’occasion du lancement du numéro 156 de JEU, dont le dossier est consacré aux « Nouveau territoires du féminisme », la comédienne et slameuse Elkahna Talbi a offert un texte original qui a déclenché des rires et des applaudissements nourris. Nous vous le donnons aujourd’hui à lire.

Ce texte, j’y pense depuis mon entrevue avec Catherine. Depuis ce moment-là, soit dans ma tête c’est le néant, soit ça se met à spiner à cent miles à l’heure. Je finis par me noyer dans le trop-plein de « je vais dire ça, pis ça, pis ça… », ensuite je remets tout en question ; c’est pas très original comme idée, lieux communs, choquant pour rien, sans nuance, bla-bla-bla…

En ce moment, je marche avec une grosse boîte qui contient mon épicerie, journée dans le jus, une poule pas de tête. Je marche vite, pis là, lui, dans son camion de livraison qui prend toute la place, lui, avec sa voix de conquérant (dude, t’es livreur, là ! calme-toi l’ego), lui, qui me demande, macho en puissance : « C’est pas trop lourd pour toi, ça, ma belle ? » Et moi qui lui réponds : « Non, ça va aller, merci. » Alors que j’ai juste envie de lui crier : « Non, c’est pas lourd. Ce qui est lourd, c’est ton call d’homme des cavernes, genre qui essaye de se la jouer gentleman, alors que dans le fond, c’est l’animal en toi qui me guette, ô moi, petite femme fragile aux fesses d’Afrique transportant son épicerie ! »

Mais là, plus loin je la vois, elle, de l’autre côté de la rue, elle, qui passe juchée sur des talons trop hauts jouant contre la gravité et perdant royalement, elle, qui s’efforce d’avoir l’air en contrôle. Pis là, ça me pogne. Je sais pas ce qui m’enrage le plus, elle qui a clairement pas de fun mais qui fait comme si, le fait que la société lui impose ça, le fait que la société lui impose rien, le fait qu’elle se convainc que c’est elle qui veut ça, le fait qu’elle se convainc fuck all, qu’elle le fait pour vrai avec la conviction que son but dans la vie c’est d’être la reine de la marche en aiguilles, ou le fait qu’une société juste et égalitaire se doit de vivre et laisser vivre (si elle veut se scraper les pieds, a l’a le droit…).

Pis là, je m’en veux. Pourquoi ça m’énerve autant, hein ? C’est-tu juste de la jalousie mal placée de fille qui arrive pas à porter des talons hauts plus de quinze minutes sans sacrer après l’univers au grand complet ! Je la regarde partir titubant au loin. Oh pis de la marde, je rentre chez moi, dépose l’épicerie, pis j’essaye d’écrire mon texte pour le 8 septembre… Mais, après vingt minutes sur Facebook, un épisode de Orange is the New Black pis une conservation Facetime avec ma famille en Tunisie, j’abdique.

Je vais me défouler dans le ménage à’ place. Anyway, tant qu’à perdre mon temps sur Internet, aussi ben me rendre utile. Pis là, j’astique, je frotte, je me démène, ça me calme. Je me dis qu’en plus, ça me tient en forme. Ça fait quand même trois semaines que je choke le gym. Me voilà suant ma vie sur du gros rap sale ! « I don’t know what you heard about me / But a bitch can’t get a dollar outta me / No Cadillac, no perms, you can’t see / That I’m a motherfuckin’ P.I.M.P. » Pis là, au milieu de la toune de 50 Cent, je pogne les nerfs.

« Fuck, c’est don’ ben misogyne, son affaire à lui ! » Je prends deux secondes, je checke les paroles sur Internet, je pogne encore plus les nerfs, faque j’éteins mon iTunes. Pour me calmer, je décide d’écouter Espace musique pis faire le souper sur Le jazz est là avec Stanley Péan. Je sors la viande du frigo, me prends un p’tit verre de vino, google une recette de Ricardo, et là, je me dis : « Pourquoi t’as pas pensé à prendre une recette de Di Stasio à’ place ? Encourager les femmes cook, ça serait bien, non, Talbi ? » Pis là, je pense à l’émission Les Chefs, pis je pogne les nerfs. « Pourquoi les filles gagnent jamais à c’t’ostie d’émission-là ? Cinq saisons, man ! C’est à croire que la seule place d’une femme, dans Les Chefs, c’est à l’animation, pis encore là ! »

Je me mets à couper des oignons, je pogne les nerfs contre les oignons juste pour pogner les nerfs, rendue là ! Pour me calmer un peu, je reprends une grande gorgée de vin blanc, mais le stress de mon texte à écrire, de mes grosses journées qui s’en viennent, et de la broue que j’ai dans le toupet me repompe assez vite, merci.

Pis là, je pense à ma chum de fille avec son kid, pis je me sens coupable de me trouver occupée avec mon me, myself and I. Mais en même temps, je pogne les nerfs contre cette culpabilité qui me pèse, culpabilité franchement judéo-christiano-musulmane, parce qu’on va se dire les vrais affaires, en matière de féminisme, ces trois-là sont définitivement dans le même panier.

Le couteau dans la main, un brocoli dans l’autre, je me défoule la rage religieuse sur la touffe verte de ma victime végétale, je me défoule pas sur la foi, je me défoule sur la côte d’Adam, la femme servante de l’homme, la soumission, la polygamie à sens unique, la discrimination… Je me retrouve avec un brocoli anéanti entre les mains comme toutes les carrières de ces futures ingénieures devenues femmes au foyer sous la pression sociale ! « Mais en même temps, que je me dis. Si elles veulent consacrer leur vie à élever leur enfants, c’est correct. Dans le fond, c’est la société qui devrait gratifier le rôle de la mère / père au foyer. Elle vient d’où cette pression ? Nous, eux, les autres, l’histoire ? Mon Dieu, je pense que j’ai besoin de prendre l’air, moi, là… »

Faque je décide de sortir aller faire une tour au dépanneur pour m’acheter des jujubes. Ouiiiiii, des jujubes ! Je prends la pilule, moi !, pis on peut pus fumer après trente-cinq ans sur la pilule. Pas bon. Pis là ! Plusse je pense à ça, plusse je sens monter une rage dans mon corps. Finalement, je pense que j’envie profondément le système reproductif des hommes. Je pense aux femmes, pis à nos hormones qui prennent parfois le dessus sur toutte, mais que souvent, ç’a rien à voir avec mon humeur et ça m’enrage de me faire dire « Coudonc, t’es-tu menstrue ? »

Parce que parlons de nos règles… Man, les règles ! Heille, saigner cinq jours, une fois par mois, pendant vingt-cinq ans minimum. Juste pour ça, on devrait vouer un respect infini aux femmes. Pis là, je pense à Beyoncé et à son féminisme, pis je sais pus trop quoi penser. Je pense aux boules des Femen, pis je sais pus trop quoi penser ! Je pense aux deux petites indiennes d’un village qui vont se faire violer à répétition parce que leur frère est parti avec une femme mariée, pis là, je pogne les nerfs, mais violent. Je me ferme les yeux pis je m’imagine débarquer avec une gang de chicks dans ce village-là. Kalachnikov et dildo en main, je m’imagine pogner touttes les gars qui ont pris cette décision-là, faire une chaîne d’enculage avec toutte la gang, prendre un selfie avec eux autres pis crisser ça sur Instagram.

« Trois dollars, madame », qu’i’ me dit le gars au dep. « Hein ? » « C’est trois dollars pour les jujubes. » Je paye le petit gars, encore perdue dans mon fantasme, et c’est à ce moment-là que je tourne la tête vers le rack à magazines pis à journaux pendant que j’attends mon change, pis là, je me mets à pleurer comme une Madeleine, des grosses larmes, pis je renifle, pis je braille. « Madame, ça va ? Madame ? »

Je pleure, j’arrête pus de pleurer à la vue de la une du journal. Je pleure devant la face maganée de la jeune Pakistanaise Malala Yousafzai, récipiendaire du prix Nobel de la paix en 2014, Malala dont les agresseurs ont enfin été condamnés à vie, Malala qui inaugure une école destinée aux filles vivant dans les camps de réfugiés syriens pour fêter ses 18 ans. Je pleure. « Madame, ça va ? » « Je sais pas, que je lui dis au petit gars. Je sais pas si ça va, une tête d’ourson dans bouche, je sais pas trop, mais je pense que ça va finir par aller, oui, pas l’choix, ça va ben finir par aller.

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