Entrevues

Dans l’atelier de Joël Pommerat

Docteur en arts du spectacle et agrégée de lettres modernes, Marion Boudier travaille depuis 2013 avec Joël Pommerat. Elle a publié plusieurs articles sur son œuvre et elle est l’auteure des postfaces de Cendrillon, Le Petit Chaperon rouge et Pinocchio, trois contes adaptés par le metteur en scène. Elle vient de faire paraître, aux Éditions Actes Sud, un ouvrage intitulé Avec Joël Pommerat. Un monde complexe. Entrevue avec une dramaturge passionnée par son métier et son sujet.

«C’est le premier livre de synthèse consacré à Pommerat, il est sorti pour les 25 ans de sa compagnie, dit Marion Boudier depuis Paris. Pour moi, c’est un moment charnière dans mon parcours, qui fait le lien entre mes activités de chercheuse et mon travail de dramaturge. Avec ce livre, je voulais permettre au lecteur d’entrer dans l’atelier de l’artiste, en expliquant le processus d’écriture scénique et l’organisation de la compagnie. Je propose aussi des notions pour analyser cette démarche et les œuvres qui en découlent: palimpseste documentaire, réalisme troublé, dramaturgie de l’incertitude (une incertitude sciemment organisée), suspension du jugement, etc.»

Quelle a été votre démarche auprès de Joël Pommerat?

Je l’ai rencontré pendant ma thèse; il y avait un véritable intérêt de sa part à suivre une tentative de description et de théorisation de sa pratique. Un certain nombre de mes analyses sur la «suspension du jugement» et le «neutre» entrent en écho avec la manière dont il décrit son positionnement d’artiste. Ce «désir de neutre» (selon la formule de Barthes) nous a guidés au début de Ça ira: partir des discours et des archives, en privilégiant tous les points de vue, sans préjugés, sans imposer a priori une interprétation et en se débarrassant des clichés. Cela a été un axe méthodologique fort.

Après quelques représentations au Brésil, où il était l’invité d’honneur de la 3e Mostra Internacional de Teatro de São Paulo, Joël Pommerat vient présenter Ça ira (1) Fin de Louis au CNA d’Ottawa. Pouvez-vous nous parler de votre rôle dans le processus de création de cette pièce?

Je fais avec Joël Pommerat ce que j’appelle de la dramaturgie prospective: à partir d’une première idée, j’effectue une recherche documentaire, des lectures, des comptes rendus de livres… Ainsi, nous avons exploré différentes époques de l’histoire, les discours de chefs d’État et d’hommes politiques, avant d’arriver à l’idée de la Révolution. Le livre d’Éric Hazan, Une histoire de la Révolution française, a été un déclencheur.

Ensuite, j’aborde la dramaturgie documentaire, qui consiste à fournir du matériau pour que l’écriture puisse se développer. Pour Ça ira, nous avons puisé dans les archives, les textes d’époque, les journaux, les témoignages… J’assiste aux répétitions, et les besoins du plateau m’induisent à faire d’autres recherches, c’est un aller et retour permanent. À partir de ces documents, les comédiens s’approprient cette matière, qui vient nourrir leurs improvisations. Pour ce travail, l’historien Guillaume Mazeau est venu nous prêter main forte. Ce qui est particulier chez Pommerat, c’est que le texte n’existe pas au départ: il écrit en même temps qu’il met en scène, en partant des improvisations et des répétitions.

Peut-on dire que Ça ira (1) Fin de Louis est une «fiction vraie»?

Pendant six mois, nous avons travaillé sur les discours et la conviction, sans fabriquer des postures. Nous n’avons pas voulu faire de clins d’œil à des personnages politiques, en ne regardant que très tardivement les modèles contemporains. Pommerat s’est débarrassé de l’image de Robespierre, de Danton et des autres personnages de la Révolution, pour ne garder que les idées et les exprimer avec les mots d’aujourd’hui.

Tout en renouvelant certains partis pris esthétiques et dramaturgiques (un matériau historique, des changements à vue et non plus dans le noir profond), en prenant une grande ampleur – avec 14 acteurs en scène et une durée de 4h30 -, Pommerat continue d’approfondir sa démarche d’écriture avec la scène par improvisations dirigées et documentation, tout en poursuivant un questionnement que je qualifierais d’anthropologique.

Il n’y a pas de fantastique ou d’inquiétante étrangeté dans Ça ira, contrairement à d’autres spectacles, mais en rendant présent le passé, en nous immergeant dans le présent de 1789 comme si on en était les contemporains, Pommerat continue de produire du trouble, cette perplexité si particulière à son théâtre, et il nous interroge sur la complexité de notre propre position de citoyen dans la société. Il me semble que c’est une force du spectacle, cette manière de nous rendre sensibles au débat démocratique.

Autour de Joël Pommerat, un monde complexe

Marion Boudier, Actes Sud, coll. Apprendre, 2015.

Ça ira (1) Fin de Louis

Texte et mise en scène: Joël Pommerat. Une production de la Compagnie Louis Brouillard. Au Centre national des arts (Ottawa) du 16 au 19 mars 2016.

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