Julie Artacho

Chère Ginette Noiseux,

Lorsque j’ai appris que Jeu lançait à l’Espace GO son numéro 156 portant sur les «Nouveaux territoires féministes», j’ai souligné, sur Facebook, que, même si je trouvais logique que la revue se tourne vers cet endroit, il m’apparaissait que le théâtre dont tu assures la direction artistique et générale, et dont l’histoire est très intimement liée au développement du théâtre féministe au Québec, est actuellement en perte de curiosité, d’intégrité et de sens par rapport à son histoire et surtout au mandat que vous persistez à vous donner. Je n’ai pas ici l’intention de nuancer mes propos, simplement de les étoffer.

«Espace GO est un théâtre d’idées, peut-on lire sur le site de la compagnie. Son positionnement est indissociable de ses origines féministes. Depuis la création du Théâtre Expérimental des Femmes en 1979, l’urgence d’inventer une nouvelle manière de dire et de voir le monde n’a cessé d’être au cœur des préoccupations de la compagnie.»

Or, le respect de ce mandat devrait se traduire par, oui, de la curiosité. Curiosité pour les nouvelles dramaturgies d’ailleurs, en effet. Rebekka Kricheldorf, par exemple, il était essentiel de pouvoir l’entendre ici. Cela dit, il aurait été pertinent de voir comment Catherine Vidal ou Nini Bélanger aurait pu s’approprier cette écriture-là. Mais, au-delà des plumes internationales que vous mettez de l’avant, il est primordial d’entendre, à GO, la parole des auteures du Québec de maintenant.

À ce sujet, ça remonte à quand, la découverte d’une auteure québécoise à l’écriture singulière et à la voix forte à Espace GO? Ça remonte à quand, à GO, une pièce d’une auteure dont le travail n’a pas déjà été validé par une autre direction artistique?

Comment ça se fait que GO n’a pas créé Yukonstyle, Mon frère est enceinte ou Table rase? On était pourtant ici dans un théâtre qui mettait en scène des personnages féminins complexes et crissement en concordance avec leur époque. Comment ça se fait que GO ne produit pas le prochain Rébecca Déraspe, le prochain Marie-Hélène Larose-Truchon, le prochain Marianne Dansereau? Comment ça se fait que GO ne s’intéresse pas au développement de Chienne(s), le prochain texte de Marie-Ève Milot et Marie-Claude St-Laurent? Ce ne serait pourtant pas difficile: on parlait de leur compagnie dans le dernier numéro de Jeu. Qui plus est, le CEAD diffuse régulièrement des photos des ateliers qu’il mène, donc des textes qui sont en développement, sur sa page Facebook. Il y a moyen d’être up-to-date juste en faisant défiler ton fil d’actualité, Ginette, calvaire! Ces auteures-là n’écrivent pas dans des grottes ou dans des chalets reculés en montagne: elles écrivent dans des appartements et dans des cafés de Montréal! Un Evelyne de la Chenelière monté par Denis Marleau ou un vieux Marie Brassard remonté par Marie Brassard, ça ne représente en rien une nouvelle manière de dire et de voir le monde. Ça représente une manière plutôt convenue et déjà largement (re)connue de voir le monde.

Et encore, diffuser la parole de nouvelles voix d’auteures québécoises demeure le strict minimum. Parce que, pour demeurer à l’affût du théâtre féministe d’aujourd’hui, il faut fréquenter les milieux universitaires, les galeries d’art, flirter avec les artistes performatifs et arpenter les lieux marginaux de représentation. C’est hors des institutions que se développe le théâtre féministe actuel. Or, pour fréquenter autant les théâtres institutionnels que les événements plus underground, je ne peux pas affirmer t’y croiser souvent, Ginette. Je peux même affirmer, et je ne suis pas la seule, ne jamais t’y croiser.

Cela dit, je trouve ça louable que tu accueilles des artistes en résidence. Mais avouons que de t’associer à Sophie Cadieux ou à Evelyne de la Chenelière ne représente pas un très grand risque artistique. Entendons-nous sur le fait que, pour faire découvrir un théâtre qui dit et voit le monde d’une nouvelle manière, il faudrait t’associer à des compagnies comme À corps perdus, Porte Parole, projets hybris ou Joe Jack et John, plutôt que de jeter davantage de lumière sur des artistes consensuelles et consacrées.

C’est quand je vois des artistes développer des paroles féministes (ou féminines) fortes et des projets expérimentaux inventifs en dehors du lieu qui persiste à se donner le mandat d’être intéressé à soutenir ce genre d’entreprises que je me dis que GO est en perte de curiosité, d’intégrité et de sens. Et ce qui me fait sortir de mes gonds, c’est que vous ayez l’hypocrisie d’affirmer que vous vous inscrivez dans la continuité de vos origines féministes et expérimentales. Moi, je voudrais simplement que tu m’avoues ne plus être intéressée par la défense et la mise en valeur des «nouveaux territoires féministes». Qu’on avoue publiquement que GO a le goût d’un théâtre chic-pop-et-de-bon-goût et d’un théâtre bourgeois-mais-funky-pour-sauver-les-apparences. Alors, je me dirai que vous accomplissez dignement votre mission.

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